Cependant une ambassade solennelle de l'empereur de Constantinople était venue réclamer l'exécution d'un traité autrefois conclu avec le roi Amauri, par lequel les barons grecs et latins avaient pris l'engagement de se réunir pour envahir l'Egypte. On offrit au comte de Flandre le commandement de cette expédition: «Il vaut mieux, répondit-il, que le chef qui sera choisi recueille seul la honte ou la gloire de la guerre, et puisse disposer de l'Egypte s'il parvient à la conquérir.» Comme les envoyés de Baudouin lui représentaient qu'ils n'avaient pas le pouvoir de créer un second roi et un second royaume, il déclara qu'il n'irait point en Egypte, alléguant tour à tour l'approche de l'hiver, les inondations du Nil, la multitude d'ennemis qu'on aurait à combattre, la famine à laquelle l'armée serait exposée pendant sa marche. Vainement lui répliquait-on que des navires devaient transporter les machines de guerre, et que six cents chameaux chargés de vivres suivraient l'armée: il persista dans sa résolution. Déjà soixante et dix galères grecques étaient arrivées au port de Ptolémaïde, avec les trésors que l'empereur Manuel Comnène consacrait aux frais de cette guerre: les barons de Jérusalem crurent qu'il n'était ni prudent, ni honorable de violer sans motifs une promesse formelle, et se préparèrent à remplir leurs engagements. A cette nouvelle, le comte de Flandre, voyant que l'on s'inquiétait peu de ses refus, s'irrita de plus en plus: il répétait qu'on ne cherchait qu'à l'outrager, et sa fureur était si violente que les barons de Jérusalem, effrayés par ces dissensions, supplièrent les Grecs d'ajourner l'expédition d'Egypte jusqu'au printemps.
Philippe, mécontent et jaloux, avait à peine passé quinze jours dans la cité sainte. Emportant avec lui la palme qui était le signe ordinaire de l'accomplissement du pieux pèlerinage, il s'était retiré à Naplouse: il y changea d'avis, et, dans son humeur inconstante, il ne tarda point à envoyer à Jérusalem l'avoué de Béthune pour annoncer qu'il était prêt à combattre, soit en Egypte, soit ailleurs. Agité par de secrets remords, il cherchait à éloigner de lui l'accusation d'avoir compromis la fortune des chrétiens en Asie.
Les barons de Jérusalem s'empressèrent de communiquer ce message de Philippe aux ambassadeurs de Manuel Comnène. Ceux-ci leur répondirent que, bien qu'il fût peu convenable de changer si fréquemment de desseins, ils consentaient à n'écouter que les intérêts de la cause de Dieu et de l'empereur, pourvu que le comte de Flandre et les siens jurassent de prendre part à cette expédition loyalement et de bonne foi, en observant tous les engagements qui existaient entre le roi et l'empereur. De nouvelles difficultés s'élevèrent: le comte voulait mettre des restrictions à son serment et refusait de le prêter lui-même, en offrant celui de l'avoué de Béthune et de quelques autres barons de Flandre. Enfin il arriva que les ambassadeurs impériaux, jugeant inutile d'entamer d'autres négociations, se décidèrent à retourner à Constantinople.
Une si honteuse inertie avait complètement déshonoré la croisade de Philippe d'Alsace, quand, par une résolution inopinée, il prit les armes et se dirigea vers les plaines fertiles qu'arrose l'Oronte. Quelques voix accusaient même le prince d'Antioche et le comte de Tripoli d'avoir détourné le comte de Flandre de la guerre d'Egypte, afin de l'entraîner à la défense de leurs Etats. Il avait reçu du roi cent chevaliers et deux mille fantassins, auxquels s'étaient joints le grand maître des hospitaliers et plusieurs chevaliers de l'ordre du Temple. Ses premiers pas le portèrent dans la principauté de Tripoli; puis, après avoir ravagé le territoire d'Apamée, il mit le siége devant Harenc, château fortifié, au sommet d'une colline presque inaccessible.
Tandis que le comte de Flandre s'enferme sous des tentes de feuillage, dans l'enceinte circulaire d'un rempart destiné à le protéger contre les torrents dont l'hiver doit bientôt enfler les eaux, l'émir Salah-Eddin s'élance hors de l'Egypte. Instruit que le roi de Jérusalem n'a point d'armée autour de lui, il traverse les déserts et paraît inopinément devant Ascalon. Baudouin le Lépreux sort de la cité sainte abandonnée au désespoir, et oppose à l'innombrable cavalerie des infidèles trois cent soixante et quinze combattants. L'évêque de Bethléem les précède, portant le bois de la vraie croix. Une longue mêlée s'engage, lorsque tout à coup un tourbillon impétueux s'élève et enveloppe les escadrons ennemis d'un nuage de poussière. Leurs regards se troublent, et la terreur multiplie à leurs yeux le nombre des héros chrétiens; ils jettent précipitamment leurs armes, et fuient avec Salah-Eddin que son dromadaire emporte au milieu des sables de l'Arabie (25 novembre 1177).
Pendant cette journée glorieuse où les vainqueurs rendirent grâces au Seigneur de ce que, nouvelle troupe de Gédéon opposée aux Madianites, ils ne devaient qu'à sa protection un si merveilleux triomphe, Philippe d'Alsace voyait tous ses efforts échouer sur le territoire d'Artésie, dont le nom rappelait les exploits du comte Robert de Flandre. Le siége d'Harenc languissait; la discipline militaire s'était relâchée. Les chasses des fauconniers, les jeux des baladins, les dés et les chansons, occupaient tous les loisirs, et les chevaliers, loin de combattre, ne songeaient plus qu'à se reposer dans de somptueux banquets. Philippe parlait sans cesse de renoncer à son expédition, et en même temps qu'il décourageait ainsi tous ceux qui se trouvaient avec lui, il faisait renaître la confiance chez les assiégés déjà prêts à capituler. En vain le prince d'Antioche supplia-t-il Philippe de ne pas persister dans une si funeste résolution. Le comte de Flandre fut sourd à toutes les prières et retourna à Jérusalem, où il voulait assister aux fêtes de Pâques. Peu de jours après, il quitta la Palestine. Des vaisseaux grecs le portèrent de Laodicée à Constantinople; puis il continua son voyage par la Thrace, la Pannonie et la Saxe, et vers le mois d'octobre il revint en Flandre.
Le comte de Flandre retrouva ses Etats florissants et l'Europe en paix. La réconciliation de Louis VII et de Henri II paraissait sincère. Philippe d'Alsace était à peine rentré en Flandre, lorsqu'il y vit arriver l'un des fils du roi d'Angleterre, Henri au Court Mantel. L'année suivante, il accompagna à Canterbury le roi de France qui se rendait en pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket, pour implorer du ciel le rétablissement de son fils. Sa prière fut exaucée; mais ce voyage avait épuisé les forces du vieux monarque. Ses infirmités l'accablaient, et réduit à transmettre le sceptre à un jeune prince à peine âgé de quatorze ans, il confia sa tutelle et le gouvernement du royaume au comte de Flandre.
Philippe-Auguste reçut l'onction royale le jour de la Toussaint 1179. Le comte de Flandre porta dans cette cérémonie l'épée du royaume, et dès ce jour son influence ne fut plus douteuse. «Le roi, écrit Roger de Hoveden, suivait en toutes choses les conseils du comte Philippe» et un poëte ajoute:
Lors iert receveur de rentes,
Des aventures et des ventes,