Par Paris, par Senlis et par Rains
Et par autres lieus, ses parrains,
Phelippes, li contes de Flandres.
Le comte de Flandre profita de sa position élevée pour se faire confirmer la cession définitive de tous les domaines d'Elisabeth de Vermandois, afin qu'ils restassent désormais attachés au fief des comtes de Flandre. Leur étendue et l'importance des cités d'Amiens, de Nesle et de Péronne, avaient augmenté considérablement sa puissance; mais, par une faute dont l'avenir révélera toute la gravité, en même temps qu'il cherchait à s'assurer la conservation du Vermandois, il préparait le démembrement d'une autre partie de ses Etats. Egaré par son ambition, il voulait unir le jeune roi de France à l'une de ses nièces, fille du comte de Hainaut, et s'était chargé de lui assigner une dot qui fût digne de la couronne qu'elle allait porter: c'était l'Artois, avec les cités d'Arras, d'Aire, de Saint-Omer, d'Hesdin, de Bapaume.
Elisabeth de Hainaut était déjà fiancée à Henri de Champagne. La reine de France, issue de la maison de Thibaud le Grand, se plaignit vivement de la rupture de ce projet. Elle se retira en Normandie auprès du roi Henri II, et de là elle appelait ses amis aux armes.
Cependant le comte de Flandre ne s'effraye point et presse le dénoûment des négociations qu'il a entamées: il amène le jeune roi en Vermandois et, le 28 avril 1180, il lui fait épouser précipitamment, en présence des évêques de Laon et de Senlis, la jeune Elisabeth de Hainaut qui n'a que treize ans; puis il se hâte de se rendre, non à Reims, mais à l'abbaye de Saint-Denis, où l'archevêque de Sens accourt pour poser sur le front de la jeune fiancée la couronne parsemée de fleurs de lis. Au moment où l'arrière-petite-fille de Baldwin Bras de Fer s'agenouille dans la basilique de Dagbert, la baguette d'un héraut d'armes brise l'une des lampes suspendues devant l'autel, et des flots d'huile se répandent sur sa tête, comme si une main céleste eût voulu la bénir.
Elisabeth de Hainaut était reine. Ses ennemis s'inclinèrent devant elle, et l'altière Alice de Champagne s'apaisa en promettant la main d'une de ses nièces, fille du comte de Troyes, à l'héritier des comtes de Hainaut. Dès ce moment, le comte de Flandre ne rencontra plus d'adversaires: il choisissait lui-même les ministres et les conseillers auxquels le soin des affaires était confié. Les populations du Midi gardaient le silence; les hommes de race septentrionale triomphaient, et saluaient dans Elisabeth l'héritière de Karl le Chauve, qui allait rétablir dans sa postérité la dynastie de Karl le Grand. Ils aimaient à raconter que l'épée que le comte de Flandre portait à la cérémonie du sacre était la célèbre Joyeuse que la main de l'empereur des Franks avait touchée; et c'était parmi eux une ancienne tradition que Baldwin Bras de Fer, lors du rapt de Judith, avait enlevé avec elle les restes de Pépin le Bref et de son fils, comme si, par un vague pressentiment de l'usurpation des Capétiens, il en avait voulu conserver le glorieux dépôt pour ses successeurs issus de la dynastie karlingienne.
Cette paix profonde, qui succédait à tant de guerres lointaines et sanglantes, semblait sourire aux délassements littéraires. Philippe d'Alsace s'y était toujours montré favorable, et il n'était point indigne de les protéger s'il écouta les conseils que lui adressait Philippe d'Harveng: «La science n'est pas le privilége exclusif des clercs: il est beau de pouvoir se dérober aux combats ou aux agitations du monde, pour aller s'étudier dans quelque livre comme dans un miroir... Les leçons qu'y trouvent les hommes illustres ajoutent à la noblesse, élèvent le courage, adoucissent les mœurs, aiguillonnent l'esprit et font aimer la vertu. Le prince qui possède une âme aussi haute que sa dignité aime à entendre ces sages préceptes. Combien ne devez-vous point vous applaudir que vos parents aient voulu que, dès votre enfance, vous fussiez instruit dans les lettres!» Saint Thomas Becket parle à peu près dans les mêmes termes que Philippe d'Harveng du comte de Flandre: «Il mérite les plus hautes louanges, car sa prudence est égale à la gloire de sa naissance. S'il frappe les coupables avec toute la rigueur de sa justice, il gouverne ses sujets fidèles avec toute la douceur de sa clémence. Il respecte et protége l'Eglise, et honore Jésus-Christ dans ses ministres; sa bonté touche tous les cœurs, ses bienfaits lui concilient la gratitude publique. Il ne persécute point ses peuples, et ne cherche point de prétexte pour tourmenter les pauvres et dépouiller les riches. Loin d'imiter les monarques dont les Etats touchent aux siens, il retrace la vertu et la générosité de ces empereurs romains qui savaient
«Protéger la faiblesse et réprimer l'orgueil.»
Elisabeth de Vermandois partageait les goûts du comte de Flandre: elle aimait surtout les vers des ménestrels, et présidait même une cour d'amour. C'était à Bruges où sous les frais ombrages de Winendale que les plus célèbres trouvères du douzième siècle venaient lire tour à tour les romans d'Erec et d'Enide, de Cligès, du Chevalier au Lion, d'Yseult, de Tristan de Léonnois ou celui du Graal, qui fut écrit