Por le plus preud'homme.
Qui soit en l'empire de Rome:
C'est li quens Phelippe de Flandres.
Tandis que Chrétien de Troyes chantait la générosité du comte de Flandre, Colin Muset se plaignait, dans des vers charmants, de la pauvreté, cette compagne des poètes, qui le plus souvent est leur muse.
Il faut rappeler, au milieu de ces créations d'une poésie naïve et gracieuse, les travaux de quelques hommes vénérables par leur science, jurisconsultes ou théologiens, qui allaient s'instruire tour à tour aux écoles de Laon, de Paris ou de Normandie. C'est parmi eux que nous placerons Lambert d'Ardres, historien plein de talent dans l'observation des faits; l'illustre abbé des Dunes, Elie de Coxide, et l'abbé de Marchiennes, André Silvius; Hugues de Saint-Victor, qui fut surnommé le second Augustin, et Raoul de Bruges, qui emprunta à la langue des Arabes, presque ignorée alors en Europe, une traduction du Planisphère de Ptolomée.
Peut-être Raoul de Bruges reçut-il en Flandre la visite du célèbre géographe de Ceuta, Mohammed-el-Edrisi, qui avait résolu de parcourir toute l'Europe avant d'écrire sa description du monde. «La Flandre, y dit-il, est bornée à l'orient par le pays de Louvain. Elle compte au nombre de ses villes, Tournay, Gand, Cambray, Bruges et Saint-Omer. Ce pays, couvert de villages, est partout cultivé avec le plus grand soin. La principale de ses villes est celle de Gand, bâtie sur la rive orientale de la Lys. On admire ses vastes habitations et ses beaux édifices; elle est située au milieu des vergers, des vignobles et des champs les plus fertiles. A quinze milles de Gand, vers l'ouest, s'élève la ville de Bruges, qui, bien que moins étendue, possède une nombreuse population. Des vignobles et des campagnes fertiles l'entourent également.»
Un évêque gallois, chassé de son siége par la colère de Henri II comme l'archevêque de Canterbury, a célébré avec le même enthousiasme la puissance du comte de Flandre: «J'étais arrivé à Arras, écrit-il, lorsque tout à coup un grand tumulte s'éleva dans la ville. Le comte Philippe de Flandre, qui est si grand, avait fait exposer au milieu de la place du marché un bouclier solidement fixé à un poteau, et c'était là que les écuyers et les jeunes gens, montés sur leurs chevaux, préludaient à la guerre, et éprouvaient leurs forces en enfonçant leurs lances dans le bouclier. J'y vis le comte lui-même, j'y vis tant de nobles, tant de chevaliers et tant de barons vêtus de soie, j'y vis s'élancer tant de superbes coursiers, j'y vis briser tant de lances, que je ne pouvais assez admirer tout ce qui s'offrait à mes yeux. Cependant lorsque cette enceinte eut été occupée pendant environ une heure par cette nombreuse noblesse, le comte Philippe se retira soudain suivi de tous les siens; à toutes ces pompes avait succédé le silence, et je compris combien promptement s'évanouissent ici-bas les créations de la vanité.»
Ainsi s'évanouirent aussi ces jours heureux où la paix multipliait ses bienfaits. Jeux de la poésie, travaux de la science, brillants tournois de la chevalerie, tout disparut le même jour. La guerre, qui avait cessé le 1er novembre 1179, reprit deux années après, vers le mois de novembre 1181. Louis VII était descendu au tombeau. Philippe-Auguste avait seize ans: il était impatient d'exercer seul cette autorité que la mort de son père semblait remettre tout entière en ses mains. Parmi les barons qui l'environnaient, on en comptait plusieurs que l'ambition et l'envie excitaient sans cesse à entourer le jeune prince de conseils hostiles au comte de Flandre. Les historiens du douzième siècle nous ont conservé les noms des barons de Clermont et de Coucy. Tous deux appartenaient à l'aristocratie féodale du Vermandois, avec laquelle Philippe d'Alsace avait eu de fréquents démêlés. Raoul de Coucy lui avait refusé l'hommage de ses domaines, en même temps que Raoul de Clermont lui disputait la possession du bourg de Breteuil.
Ces mauvaises dispositions éclatèrent plus manifestement en 1182. La comtesse de Flandre était morte à Arras le 27 mars, ne laissant point de postérité. Sa sœur Éléonore, mariée tour à tour au comte de Nevers, à Matthieu et à Pierre d'Alsace, leur avait survécu. Le grand chambellan de France, Matthieu de Beaumont, qu'elle venait d'épouser en quatrièmes noces, ne tarda point à réclamer, à titre héréditaire, les vastes Etats du comte Raoul de Vermandois. Philippe-Auguste appuya ses prétentions, et somma Philippe de lui remettre plusieurs domaines qui, soit au temps de Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe Ier, soit à une époque plus récente, avaient été distraits des terres de la couronne. Le comte de Flandre s'appuyait en vain sur les dons solennels confirmés par Louis VII, que Philippe-Auguste lui-même avait renouvelés: le jeune roi prétextait l'ignorance de sa minorité et l'inviolabilité du domaine royal. Il ne pouvait même oublier qu'il avait épousé Elisabeth de Hainaut par les conseils du comte de Flandre; impatient de rompre tous les liens qui lui rappelaient le souvenir de sa tutelle, il avait résolu de répudier cette jeune princesse. Déjà le jour de cette triste cérémonie était fixé. Elisabeth, prosternée au pied des autels, ne cessait de prier Dieu de la défendre contre la malignité de ses ennemis; lorsqu'elle se présenta au palais, suivie d'une multitude de pauvres, sa vertu brillait d'un si grand éclat que ses ennemis eux-mêmes la respectèrent, et le roi, renonçant à son projet, la laissa dans sa retraite de Senlis.
La lutte entre la royauté et l'autorité des grands vassaux signale les premières années du gouvernement de Philippe-Auguste. Cependant ni le roi, ni les grands vassaux, ne sont assez forts pour obtenir une victoire décisive et complète. Ce ne sera qu'à la fin de ce même règne que nous verrons paraître les communes, autre élément de la puissance nationale, jusqu'alors multiple et faible, bientôt remarquable par son influence et son unité.