En 1182, les hauts barons de France comprenaient bien que les prétentions de Philippe-Auguste étaient une menace dirigée contre leur autorité. Au moment où les rois de France et d'Angleterre, guidés par les mêmes motifs, formaient une alliance intime, le comte de Flandre, le duc de Bourgogne, les comtes de Blois et de Sancerre, se confédéraient à leur exemple. Philippe d'Alsace avait même envoyé l'abbé d'Andres à Rome pour demander qu'il lui fût permis d'épouser la comtesse de Champagne. Tandis que le roi exilait la jeune princesse issue de la dynastie karlingienne, ils cherchaient un chef dans l'empereur Frédéric Barberousse, qui se vantait de reconstituer le vaste empire de Karl le Grand. Ces souvenirs, ces traditions, ces espérances leur plaisaient d'autant plus que depuis longtemps le sceptre des Césars germaniques était devenu le jouet des ambitions féodales.
«Le comte de Flandre, dit un chroniqueur, excita contre son seigneur lige tous les adversaires qu'il put découvrir. Il prétendait que les choses en étaient arrivées à ce point que le roi voulait renverser tous les châteaux ou en disposer à son gré.» On avait proclamé en France, en Flandre et en Angleterre, une ordonnance qui obligeait tout homme qui possédait cent livres à entretenir un cheval et une armure complète: ceux qui avaient vingt-cinq livres devaient acheter une cotte de mailles, un casque de fer, une lance et un glaive; il était permis à ceux qui étaient plus pauvres de ne porter qu'un arc et des flèches.
Le chapelain de Philippe-Auguste, dans le poëme qu'il a consacré à la gloire de son maître, nous a laissé un brillant tableau de l'enthousiasme qui animait la Flandre prête à combattre.
«Une ardeur belliqueuse éclate de toutes parts; la commune de Gand, fière de ses maisons ornées de tours, de ses trésors et de ses nombreux bourgeois, donne au comte vingt mille hommes, tous habiles à manier les armes. A son exemple s'empresse celle d'Ypres, célèbre par la teinture des laines. Les habitants de l'antique cité d'Arras se hâtent d'accourir. Bruges, riche de ses moissons et de ses prairies, choisit dans ses murs ses combattants les plus intrépides. Lille, dont les nations étrangères admirent les draps aux couleurs éclatantes, prépare également ses nombreuses phalanges. Le peuple qui révère saint Omer embrasse le parti du comte et lui envoie plusieurs milliers de jeunes gens illustres par leur valeur. Hesdin, Gravelines, Bapaume, Douay arment tour à tour leurs bataillons pour la guerre... La Flandre tout entière appelait aux combats ses nombreux enfants. La Flandre est un pays riche et prospère. Son peuple, aussi sobre que frugal, se distingue par ses vêtements brillants, sa taille élevée, l'élégance de ses traits, la vivacité des couleurs qui rehaussent la blancheur de son teint; ses troupeaux lui prodiguent leur lait et leur beurre. La tourbe sèche, enlevée du fond de ses marais, alimente son foyer, et la mer, qui le nourrit de ses poissons, lui porte des navires chargés de trésors précieux.»
Philippe d'Alsace était le véritable chef de la guerre. Lorsque le comte de Sancerre conquit le château de Saint-Brice, il en fit hommage au comte de Flandre «et devint son homme lige,» dit Roger de Hoveden. Son neveu Henri de Louvain lui amena quarante chevaliers, et le comte de Hainaut conduisit également sous ses bannières les plus vaillants hommes d'armes de ses Etats.
«Les bataillons du comte, poursuit Guillaume le Breton, étincellent sous leurs ornements aux couleurs variées. Le souffle des brises fait ondoyer leurs étendards; leurs armes dorées par le soleil doublent l'éclat de ses rayons. Le comte, plein d'une joie secrète, s'élance aux combats, et se croit déjà vainqueur. Il ne doute point qu'accompagné d'un si grand nombre de guerriers intrépides, il ne lui soit facile de vaincre le roi.»
Cette armée comprend deux cent mille hommes. Philippe d'Alsace la guide d'abord vers Corbie dont il forme le siége. Corbie avait autrefois appartenu à la Flandre, à l'époque où Athèle, fille du roi Robert, l'apporta en dot à Baldwin le Pieux. La première enceinte est livrée aux flammes, mais la seconde résiste, protégée par les eaux de la Somme; de là, Philippe court ravager les bords de l'Oise jusqu'au pied des remparts de Noyon et de Senlis. Le redoutable château de Dammartin tombe en son pouvoir; mais ces succès ne calment point sa colère, et il s'est écrié, raconte l'auteur de la Philippide: «Il faut que les guerriers de Flandre brisent les portes de Paris, il faut que mon dragon paraisse sur le Petit-Pont, et que je plante ma bannière dans la rue de la Calandre.» En effet, le comte de Flandre poursuit sa marche vers la Seine: il recueille un butin immense, s'empare du château de Béthisy et s'avance jusqu'à Louvres.
Les rois de France et d'Angleterre n'avaient rien fait pour arrêter l'invasion du comte de Flandre. Ils préféraient réunir toutes leurs forces contre ses alliés, et c'est ainsi qu'ils avaient réduit successivement le duc de Bourgogne, la comtesse de Champagne et le comte de Sancerre à déposer les armes. Le péril qui menaçait Paris rappela enfin Philippe-Auguste au secours de sa capitale; mais les Anglais, soit qu'ils fussent déjà las de la guerre, soit que d'anciennes sympathies de race, fortifiées par les relations commerciales, les rendissent plus favorables aux Flamands, quittèrent le camp français.
Par un mouvement habile, le roi de France dirigeait sa marche vers Senlis et le Valois, afin de séparer le comte de Flandre de ses Etats en interceptant sa retraite. Dans cette situation grave, le sénéchal de Flandre, Hellin de Wavrin, se signala par son courage et arrêta tous les efforts des ennemis. Une troupe de Gantois faillit même enlever le roi de France. L'armée de Philippe Auguste avait formé le siége du château de Boves, lorsque Philippe d'Alsace s'approcha à travers la forêt de Guise, après avoir brûlé Coucy, Pierrefonds et Saint-Just, et vint placer ses tentes vis-à-vis de celles de Philippe-Auguste, qui s'éloigna.
On était arrivé aux fêtes de Noël: une trêve fut conclue jusqu'à l'Épiphanie. Dès qu'elle fut expirée, le comte de Flandre, qui n'avait pas quitté Montdidier, recommença les hostilités. Ses hommes d'armes avaient poussé leurs excursions jusqu'à Compiègne et jusqu'à Beauvais, lorsque de nouvelles trêves furent proclamées: elles devaient se prolonger jusqu'à la Saint-Jean 1183. Le pape Lucius III en profita pour envoyer en France son légat Henri, évêque d'Albano, chargé d'offrir sa médiation. Des conférences s'ouvrirent à Senlis, et bientôt après un traité fut signé. «Jamais, dit un chroniqueur contemporain, nous ne vîmes une plus petite paix éteindre une plus grande guerre.»