Cette paix maintient la situation des choses. Si Philippe d'Alsace restitue le château de Pierrefonds au roi de France, celui-ci le remet à l'évêque de Soissons, qui le rend à Hugues d'Oisy, ami de Philippe d'Alsace. Amiens reste fief épiscopal, mais l'évêque s'engage à faire droit aux prétentions de Philippe. Le fief pécuniaire qu'il a reçu du roi d'Angleterre lui est confirmé; enfin tous les frais et tous les désastres de la guerre sont effacés par une compensation réciproque.

L'année 1183 fut pleine d'intrigues: chacun prévoyait que la guerre ne tarderait point à éclater de nouveau. Le roi de France chercha à séparer le Hainaut de la Flandre, et dans ce but il excita des discordes entre Henri de Louvain, neveu de Philippe d'Alsace, et Baudouin de Hainaut, son beau-frère; puis il rappela la reine Elisabeth de l'exil dans lequel il l'avait reléguée; et lorsque le comte de Hainaut vint à Rouen pour y traiter avec le roi d'Angleterre au nom du comte de Flandre, il l'invita à se rendre à sa cour. Baudouin y trouva sa fille qui le supplia de ne plus porter les armes contre le roi de France, et ne put résister ni à ses prières, ni à ses larmes.

Le bruit de cette réconciliation parvint sans doute aux oreilles du roi d'Angleterre. Henri II, qui avait compris combien elle allait accroître la puissance de Philippe-Auguste, se hâta de conclure la paix avec le comte de Flandre.

Cependant Philippe d'Alsace était allé chercher d'autres alliés aux bords du Rhin. L'empereur Frédéric Barberousse, qui depuis trente-deux ans travaillait sans relâche à reculer les limites de l'empire, l'accueillit avec honneur. Son ambition avait été aisément flattée de l'espoir d'étendre son autorité jusqu'à la mer de Bretagne, et il chargea l'archevêque de Cologne, le belliqueux Philippe de Heinsberg, d'accompagner le comte de Flandre dans ses Etats. Philippe d'Alsace y était à peine arrivé, et vingt jours seulement s'étaient écoulés depuis l'entrevue de Mayence, lorsque le roi Henri II aborda également en Flandre. Philippe d'Alsace et l'archevêque de Cologne le suivirent en Angleterre, sous le prétexte d'un pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket; mais ils s'arrêtèrent peu à Canterbury et se rendirent à Londres. On les reçut solennellement à l'église de Saint-Paul. Toutes les rues retentissaient des manifestations de la joie publique et étaient, ce qu'on n'avait jamais vu auparavant, ornées de feuillages et de fleurs. Le comte et l'archevêque passèrent cinq jours dans le palais du roi; ils n'y signèrent aucun traité d'alliance manifeste qui soit parvenu jusqu'à nous, mais il n'est point douteux que les conventions arrêtées à Mayence n'aient été confirmées à Londres. Henri II, dont la préoccupation constante était d'enlever l'héritage de la Flandre à Baudouin devenu l'allié du roi de France, réussit à persuader à Philippe d'Alsace qu'il ne pouvait mieux punir la trahison du comte de Hainaut que par un second mariage, qui serait peut-être moins stérile que le premier: des ambassadeurs s'embarquèrent aussitôt pour Lisbonne, où ils réclamèrent la main de l'une des filles d'Alphonse Ier, roi de Portugal. Elle se nommait Thérèse et l'on vantait son éclatante beauté.

Ce n'était point assez pour la vengeance du comte de Flandre. Aussitôt qu'il eut appris que le comte Baudouin avait signé, à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, un traité avec le roi de France, il envahit le Hainaut et s'avança jusqu'au Quesnoy. L'armée allemande et brabançonne de Philippe de Heinsberg et de Henri de Louvain, qui s'élevait, dit-on, à dix-sept cents chevaliers et à soixante et dix mille hommes de pied, ne tarda point à le rejoindre devant Maubeuge. Jacques d'Avesnes lui amena ses vassaux, et le comte de Hainaut se vit bientôt réduit à s'enfermer dans le château de Mons, d'où il assista, en pleurant, à l'extermination de ses peuples qu'il ne pouvait secourir.

A cette guerre sanglante succédèrent tout à coup des fêtes resplendissantes de pompe et de magnificence. Le comte de Flandre se rendait, entouré de ses chevaliers, au-devant de sa jeune fiancée. Le roi Alphonse avait fait porter sur sa flotte les trésors les plus précieux de ses Etats, de l'or, des pierres précieuses, de riches habits de soie, des fruits dorés par le soleil dans les heureux climats de la Lusitanie. Le roi d'Angleterre avait également ordonné que des vaisseaux l'accompagnassent pendant son voyage, et Thérèse, en relâchant à la Rochelle, y apprit avec admiration que de là jusqu'aux ports de Flandre tout le rivage de la mer appartenait aux Anglais. La jeune princesse portugaise, appelée et protégée par Henri II, conserva profondément ces premières impressions; et en renonçant à son nom pour en prendre un autre plus connu aux bords de l'Escaut, elle choisit celui de Mathilde, qui n'était pas moins cher aux Anglais qu'aux Flamands.

Dès que Philippe-Auguste avait appris les revers du comte de Hainaut, il avait rompu la paix et réuni une armée; mais il se souvint bientôt du siége de Boves et se retira devant les hommes d'armes que le comte de Flandre lui opposait. D'un autre côté, Henri II, retenu au delà de la mer par une insurrection des Gallois, chercha à cacher ses engagements secrets en proposant une trêve qui fut acceptée. Des conférences s'ouvrirent à Aumale le 7 novembre 1185. Les rois de France et d'Angleterre, le comte de Flandre, les archevêques de Reims et de Cologne, y assistèrent, et on y approuva une paix à peu près semblable à celle de 1183; mais il restait encore plusieurs points à régler, et le comte de Flandre exigeait, comme condition préalable, la ratification du roi des Romains, avec lesquels il venait de conclure une étroite alliance. Il se rendit donc en Italie auprès de lui pour l'obtenir, et à son retour, le 10 mars 1186, les conférences recommencèrent à Gisors: là furent définitivement réglées les contestations qu'avaient fait naître les domaines du Vermandois.

Une année après, le 17 février 1187, le roi d'Angleterre s'embarquait à Douvres pour aller en Flandre. Il passa trois jours à Hesdin, puis continua son voyage vers la Normandie. De nouveaux démêlés, relatifs à la possession du Vexin et à la tutelle d'Arthur de Bretagne, allaient rallumer la guerre entre la France et l'Angleterre. Conformément aux anciens traités, Philippe d'Alsace envoya quelques hommes d'armes au camp français; mais il alla lui-même, avec la plupart de ses chevaliers, rejoindre le roi d'Angleterre, qui se préparait à défendre le Berri. Son zèle parut toutefois se refroidir presque aussitôt. Henri II et Frédéric Barberousse touchaient tous les deux au terme de leur carrière. Philippe d'Alsace était également arrivé au déclin de la vie, et ses longues guerres avaient fatigué son ambition: son second mariage était resté stérile comme le premier, et le roi des Romains l'engageait vivement à se réconcilier avec son seigneur suzerain et le comte de Hainaut, dont la fille devenue mère d'un prince, avait retrouvé toute son influence. A ces causes générales que nous a conservées le récit des historiens, il faut sans doute en ajouter d'autres moins apparentes mais aussi réelles, celles qui reposent sur les passions et l'intérêt, et qui, préparées dans l'ombre, y restent le plus souvent ensevelies. Quoi qu'il en soit, voici le récit d'un historien anglais: «C'était vers le 23 juin, Philippe-Auguste assiégeait Châteauroux, et le roi d'Angleterre allait le combattre, lorsque le comte de Flandre engagea le comte de Poitiers, fils du monarque anglais, à ne point oublier que ses domaines relevaient du roi de France, qui pouvait les étendre par ses bienfaits. Richard, cupide et avare, s'écria que, pour atteindre ce résultat, il irait volontiers pieds nus jusqu'à Jérusalem.—Ce n'est point en te rendant pieds nus à Jérusalem que tu y réussiras, lui répondit Philippe d'Alsace, mais en te dirigeant armé vers le camp du roi de France.—Richard le crut, et Henri II, instruit de la trahison de son fils, réunit les chefs de son armée pour leur annoncer qu'il avait résolu de déposer les armes.—Je suis un grand pécheur, leur dit-il; je veux me réconcilier avec Dieu et combattre les infidèles.» Une trêve de deux ans fut conclue.

Le roi d'Angleterre se souvenait trop tard que le patriarche de Jérusalem et les grands maîtres des hospitaliers et des templiers étaient venus lui remettre, comme au petit-fils de Foulques d'Anjou, les clefs du saint sépulcre et de la tour de David. Chaque jour, les infidèles devenaient plus redoutables. Après une trêve que les chrétiens avaient payée soixante mille besants d'or, Salah-Eddin avait repris les armes. Les mameluks avaient conquis tour à tour Ptolémaïde, Beyruth, Sidon, Césarée, Bethléem où naquit le Sauveur, Nazareth où s'écoula sa jeunesse. La bannière de l'émir flottait sur le Thabor: son camp dominait la montagne de Sion. En vain le pape Urbain III envoyait-il ses légats prêcher la croisade au milieu des discordes des princes qui étouffaient leurs voix. Jérusalem était mal défendue par Gui de Lusignan, et le 2 octobre 1187, moins d'un siècle après la conquête de Godefroi de Bouillon, la croix disparut du Calvaire. A cette nouvelle, une clameur lamentable retentit dans toute l'Europe. Le pape Urbain expira de douleur, et l'archevêque de Tyr, réunissant Philippe-Auguste et Henri II au gué Saint-Remy, le 21 janvier 1188, émut tellement par ses reproches et ses plaintes le cœur des deux rois, qu'ils jurèrent, avec tous les seigneurs qui les entouraient, de délivrer la terre sainte. Afin que rien ne les détournât de leur projet, Philippe d'Alsace proposa à tous les barons de s'engager à ne point tirer l'épée tant que les malheurs de l'Orient n'auraient pas cessé. Le roi d'Angleterre prit la croix blanche; le roi de France, la croix rouge. Le comte de Flandre, aussi puissant que les princes dont il était le rival plutôt que l'homme lige, donna la croix verte pour signe de ralliement à tous les siens. Henri II mourut bientôt après, le 6 juillet 1189; il laissait sa couronne et le soin d'accomplir son vœu à son fils, Richard Cœur de Lion, qui pendant un règne de dix années ne devait point en passer une seule oisif en Angleterre. Cinq mois s'étaient à peine écoulés, lorsque Richard s'embarqua, le 12 décembre, au port de Douvres. Il aborda à Calais, rencontra à Lille Philippe d'Alsace, et se rendit avec lui à Vézelay, où les souvenirs de saint Bernard présidèrent à cette nouvelle assemblée de peuples chrétiens appelés à combattre en Asie.

Il appartenait à la Flandre d'occuper le premier rang à chaque page de l'histoire des croisades. Le légat du pape, l'évêque d'Albano, était mort en 1188 dans un bourg d'Artois en prêchant la guerre sainte. Sa voix expirante fut entendue, et sept mois avant que Richard eût traversé la mer, Philippe d'Alsace, qui devait se rendre en France pour accompagner les deux rois, confia à Jacques d'Avesnes «li bons chevalier» le commandement de la flotte des pèlerins flamands: sur cette flotte s'embarquèrent le comte de Dreux et son frère Philippe, évêque de Beauvais; Hellin de Wavrin, sénéchal de Flandre, et son frère Roger, évêque de Cambray, dont les mœurs n'étaient pas moins belliqueuses que celles de l'évêque de Beauvais. Quelques-uns de leurs navires se dirigèrent d'abord vers le port de Darmouth, où d'autres pèlerins anglais les rejoignirent. Jacques d'Avesnes avait déjà franchi le détroit de Gades, lorsque le reste de la flotte jeta l'ancre, dans les premiers jours de juillet 1188, au pied des remparts de Lisbonne. Le roi don Sanche de Portugal, dont Philippe d'Alsace avait épousé la sœur, engagea vivement les pèlerins flamands à s'arrêter quelques jours dans ses Etats pour faire le siége de la ville de Sylva, dont l'antique origine remontait, disait-on, à Sylvius, fils d'Enée. Il jura solennellement, et trois évêques répétèrent son serment, que tout l'or, l'argent et les vivres dont les croisés pourraient s'emparer, leur appartiendraient sans partage. Les historiens du douzième siècle racontent avec admiration que trois mille cinq cents chrétiens n'hésitèrent point à attaquer une ville bâtie sur un rocher inaccessible et dix fois plus considérable que Lisbonne. Dès le troisième jour de leur arrivée, ils enlevèrent le faubourg où se trouvait la seule fontaine que possédassent les assiégés. Les Mores, quel que fût leur nombre, se virent réduits à capituler, et la mosquée devint une église où l'un des pèlerins de Flandre fut consacré évêque. L'armée portugaise avait assisté, silencieuse et immobile, à ces merveilleux succès.