Le bruit de cette victoire retentit jusque dans l'Afrique. L'empereur de Maroc réunit une armée l'année suivante et débarqua dans les Algarves. Un de ses émirs menaçait Sylva, lorsque des vaisseaux anglais et flamands cinglèrent vers le rivage. Ils portaient quelques croisés, qui s'empressèrent d'aborder et de briser leurs navires pour en former des palissades devant lesquelles échouèrent tous les efforts des infidèles. A la même époque, comme si le ciel avait guidé leur marche, d'autres croisés arrivaient à l'embouchure du Tage et rejoignaient le roi don Sanche à Santarem. L'empereur de Maroc avait conquis Torres-Novas et assiégeait le château de Thomar qui appartenait aux templiers. Les Sarrasins apprirent avec effroi l'arrivée des pèlerins septentrionaux, et se montrèrent aussitôt disposés à la paix. Ils demandaient qu'on leur restituât Sylva, et promettaient en échange d'évacuer le bourg de Torres-Novas et de conclure une trêve de sept années: leurs propositions avaient été rejetées, et déjà les chrétiens se rangeaient sous les bannières de la croix pour marcher au combat, lorsqu'on leur annonça que le prince africain était mort: toute son armée s'était dispersée.

Une année s'écoula avant que les rois de France et d'Angleterre eussent terminé leurs préparatifs. Enfin, le 15 septembre 1190, la flotte de Philippe-Auguste entra dans le port de Messine, et, cinq jours après, Richard le rejoignit dans le royaume de Tancrède. Le comte de Flandre s'était arrêté à Rome où Henri VI, héritier de Frédéric Barberousse, allait ceindre la couronne impériale. Dans les derniers jours de février, il accompagna Aliénor de Guyenne et Bérengère de Navarre jusqu'au port de Naples, où il trouva des galères anglaises qui le portèrent en Sicile.

De violentes discordes avaient éclaté entre les deux rois. En vain avait-on appelé, des montagnes de la Calabre, un célèbre ermite pour qu'il interposât sa médiation. C'était un pieux vieillard qui avait annoncé au prince anglais que Salah-Eddin était l'une des sept têtes du dragon de l'Apocalypse, et qu'il faudrait sept années pour le vaincre, mais que cette guerre rendrait le nom de Richard Cœur de Lion plus glorieux que celui de tous les rois de la terre. Ces prédictions avaient été écoutées avec respect: on repoussa ses conseils dès qu'il prêcha la concorde et l'union.

Les deux rois cherchaient à s'attacher le comte de Flandre; Philippe d'Alsace semblait toutefois plus favorable à Richard. Ajoutons, à son honneur, qu'il parvint à apaiser ces démêlés funestes qui enchaînaient dans un port de la Sicile toutes les espérances et tout l'avenir de la croisade. Une des conditions de la réconciliation des deux monarques était de partager toutes les conquêtes qu'ils pourraient faire en Asie.

Vers les premiers jours du printemps, les flots de la mer qui baigne Paros et la Crète se couvrirent de nombreux vaisseaux. C'était la flotte des princes chrétiens. Tandis que Richard s'arrêtait à l'île de Chypre pour y renverser un tyran de la maison des Comnène, Philippe-Auguste abordait, le 29 mars 1191, sur le rivage de Ptolémaïde.

Déjà depuis deux années durait ce siége fameux que Gauthier Vinesauf a comparé au siége de Troie. Comme au siècle de Priam, c'était la lutte de l'Europe et de l'Asie, de l'Orient et de l'Occident, non plus divisés par le rapt d'une femme, mais appelés à se disputer un tombeau, le seul que la mort eût laissé vide. Du reste, ce siége ne devait pas être moins sanglant que celui de Pergame. D'après le récit des historiens chrétiens, les croisés y perdirent cent vingt mille hommes, et les chroniques arabes ajoutent que cent quatre-vingt mille Sarrasins y succombèrent. Si Richard y renouvela les exploits d'Achille, Philippe-Auguste n'y montra pas moins d'habileté dans ses ruses que le prudent Ulysse. Enfin, pour compléter ce rapprochement que nous empruntons à un historien contemporain, nous rappellerons une peste aussi terrible que celle qui autrefois, sous les flèches d'Apollon irrité, avait livré tant d'illustres victimes à la faim des chiens et des oiseaux. Lorsque le roi de France débarqua en Asie, le sol que ses pas allaient fouler avait déjà reçu les tristes restes de dix-huit évêques, de quarante-quatre comtes et d'une multitude innombrable de barons et de chevaliers. Il faut nommer le duc de Souabe, les comtes de Pouille, de Blois et de Sancerre, l'évêque de Cambray, Robert de Béthune, Guillaume de Saint-Omer, Athelstan d'Ypres, Eudes de Trazegnies, Ywan de Valenciennes. Plus heureux que leurs compagnons, Louis Herzeele d'Herzeele et Eudes de Guines avaient péri par le fer des infidèles.

Aliénor de Guyenne et la jeune reine d'Angleterre, Bérengère de Navarre, précédant de peu de jours le vainqueur d'Isaac Comnène, arrivèrent à Ptolémaïde le 1er juin. Tandis que les navires anglais, ornés de pampres et de roses, fendaient lentement le flot azuré, de nombreux signes de deuil attristaient le rivage. Au pied de la Tour-Maudite, les chevaliers chrétiens, dont les larmes avaient déjà tant de fois coulé pendant le siége de Ptolémaïde, gémissaient sur un cercueil. La croisade comptait un martyr de plus. C'était le comte de Flandre. Selon quelques historiens, il avait été atteint de la peste; selon d'autres, il avait succombé à la douleur qu'il ressentit en voyant toutes les machines des assiégeants consumées par le feu grégeois.

Jacques d'Avesnes, qui n'avait cessé de se signaler par son courage, survécut peu à Philippe d'Alsace. A la mémorable bataille d'Arsur, dont le nom lui rappelait la gloire d'un autre sire d'Avesnes, il perdit un bras et continua à combattre, jusqu'à ce qu'il tombât en s'écriant: «O bon roi Richard, venge ma mort!» La chronique du monastère d'Andres le compare aux Macchabées, et le roi d'Angleterre mêla au récit de sa victoire l'hommage de ses regrets. «Nous avons perdu, écrivait-il, un brave et pieux chevalier qui était la colonne de l'armée.»

A cette même époque, un chevalier de la maison de Saint-Omer, Hugues, prince de Tabarie, prisonnier des infidèles, exposait à Salah-Eddin les maximes et les devoirs de la chevalerie, nobles enseignements où le chrétien captif triomphait encore.

Salehadins molt l'onora.