La paix d'Arras fut faite au mois d'octobre: Philippe-Auguste ne revint à Paris que le 27 décembre: sa colère fut extrême en apprenant ce qui avait eu lieu; et lorsque le comte de Hainaut se rendit auprès de lui pour remplir ses devoirs de feudataire, il ne se contenta point de refuser l'hommage du comté de Flandre, il voulut le faire arrêter et le garder dans quelque château, comme depuis Philippe le Bel retint Gui de Dampierre. Baudouin, averti par ses amis, parvint à fuir dans ses Etats: ses vassaux accoururent à sa voix, et déjà tout semblait annoncer la guerre, quand on sut que des négociations avaient été entamées à Péronne. Le roi de France exigea une somme de cinq mille marcs d'argent, comme droit de relief féodal, et peu après la cérémonie de l'hommage s'accomplit solennellement à Arras.
D'autres soins occupèrent désormais exclusivement l'ambition de Philippe-Auguste. Richard Cœur de Lion avait quitté Ptolémaïde le 7 octobre 1192, et après une navigation assez lente jusqu'à Corfou, il s'était séparé à Raguse de la reine Bérengère qu'Etienne de Tournehem devait conduire à Rome. Les soupçons que lui inspirait la déloyauté des princes allemands l'avaient engagé à s'habiller en marchand et à ne conserver avec lui qu'un petit nombre de compagnons. L'un de ceux-ci était Baudouin de Béthune, qui, par dévouement pour Richard, cherchait, en s'entourant d'une pompe toute royale, à faire croire qu'il était lui-même le monarque anglais. Toutes ces ruses furent inutiles: Richard, arrêté près de Vienne, fut livré par le duc d'Autriche à l'empereur, et bientôt après enfermé dans une prison.
Si Philippe-Auguste n'avait point préparé cette trahison, il s'en applaudit comme d'une victoire et voulut en profiter. Le comte de Mortain, Jean sans terre, frère de Richard, accepta avec empressement le rôle d'usurpateur qu'un prince étranger lui proposait, et rendit hommage au roi de France de tous les fiefs situés en deçà de la mer. On vit s'assembler sur les rivages de la Flandre, épuisée et affaiblie, une foule d'aventuriers qui s'armaient au nom du roi Jean, mais par l'ordre du roi de France. Tandis que Philippe-Auguste épousait à Arras Ingelburge, fille du roi Waldemar, pour obtenir l'appui des vaisseaux danois, une autre flotte se réunissait à Witsand pour menacer le rivage anglais: mais la vieille Aliénor de Guyenne l'avait fait garder avec soin, et le roi de France préféra entraîner cette armée avide de pillage et le comte Baudouin lui-même sous les remparts de Rouen: il y rencontra de nouveau une résistance à laquelle il ne s'attendait point, et fut réduit à lever le siége.
Le roi de France espérait un succès plus complet de l'ambassade qu'il avait envoyée à l'empereur Henri VI, pour le prier de lui remettre Richard qu'il accusait d'avoir forfait à ses devoirs de vassal. Pour réussir dans cette démarche, il fallait répandre beaucoup d'or; mais le roi de France négligea ce moyen infaillible de succès: Richard, plus habile, opposa à l'avarice de Philippe-Auguste une prodigalité qui le sauva. Les barons allemands, comblés de ses largesses, se ressouvinrent des priviléges des croisés, et l'empereur s'associa à leurs sentiments lorsqu'on lui offrit une rançon de cent cinquante mille marcs d'argent: il voulut même, pour lutter de générosité, abandonner à son prisonnier toutes ses prétentions sur le royaume d'Arles et la province. C'est ainsi qu'en Orient Salah-Eddin, réclamant l'amitié de son illustre adversaire, avait voulu partager toutes ses conquêtes avec lui.
Deux noms que la Flandre a le droit de revendiquer se rattachent à la délivrance de Richard Cœur de Lion: l'un, tout populaire, est celui du ménestrel Blondel, né au bourg de Nesle, sur la frontière des Etats de Philippe d'Alsace; l'autre est celui d'Elie de Coxide, abbé des Dunes, qui fut l'un des ambassadeurs envoyés par la reine Aliénor à la cour de l'empereur d'Allemagne. Elie de Coxide, l'un des hommes les plus éloquents de son temps, obtint, pour son abbaye, des dîmes, des immunités et des possessions territoriales, qui lui donnaient le droit d'élire un député au parlement d'Angleterre. A ces noms, il faut joindre celui de Baudouin de Béthune. Après le départ du roi d'Angleterre, il était resté comme otage dans les prisons de Léopold d'Autriche. Ce prince cruel avait résolu de le faire périr si le roi d'Angleterre ne lui livrait deux princesses, l'une sœur d'Arthur de Bretagne, l'autre fille de l'empereur de Chypre. Richard, pour sauver son ami, lui remit les deux jeunes filles; mais il parut que le ciel ne voulait point permettre ce sacrifice. A des incendies affreux succédèrent de désastreuses inondations; enfin une épidémie vint qui frappa le duc Léopold et rendit la liberté aux infortunées captives. A son retour, Baudouin de Béthune reçut du roi Richard le comté d'Aumale.
Partout où le roi d'Angleterre avait passé en quittant l'Allemagne, il laissait des amis et des alliés. Les ducs de Limbourg et de Brabant, l'évêque de Liége, le comte de Hollande, étaient prêts à le soutenir. L'archevêque de Cologne l'accompagna jusqu'au port d'Anvers, formé, dit Roger de Hoveden, par la réunion des eaux de l'Escaut à celles de la mer. Il n'osait point traverser la Flandre, où dominait l'autorité de Philippe-Auguste, et préféra les périls que présentait la navigation au milieu des îles et des bancs de sable dont étaient parsemées les bouches du fleuve. Pendant le jour, il se rendait à bord de la galère du Normand Alain Tranchemer; mais dès que la nuit était venue, il se retirait sur un grand navire anglais: il lui fallut quatre jours pour arriver d'Anvers au havre du Zwyn; enfin, le 10 mars 1194, il aborda à Sandwich.
En 1184, Philippe-Auguste, irrité contre Philippe d'Alsace, avait exilé Elisabeth de Hainaut; en 1193, moins de trois mois après son mariage avec la fille du roi Waldemar, apprenant la délivrance prochaine de Richard et mécontent de ce que les flottes danoises avaient tardé trop longtemps à cingler vers l'Angleterre, il répudia également la malheureuse Ingelburge, et ce fut dans les domaines qui avaient appartenu à Philippe d'Alsace qu'elle trouva un asile. L'évêque de Tournay la vit au monastère de Cysoing, cherchant la résignation dans la piété et l'oubli du monde dans le sein de Dieu.
«Qui pourrait avoir le cœur assez dur, s'écriait-il, pour ne pas s'émouvoir des malheurs qui accablent une jeune et illustre princesse, issue de tant de rois, vénérable dans ses mœurs, modeste dans ses paroles et pure dans ses œuvres? Si sa figure est belle, sa foi ajoute encore à sa beauté; elle est jeune, mais elle est prudente comme si elle avait beaucoup vécu. Si Assuérus connaissait ses vertus, il étendrait son sceptre généreux sur cette nouvelle Esther et la rappellerait dans ses bras. Il lui adresserait ces paroles d'amour dont s'est servi Salomon: Revenez, revenez, pour que je sois avec vous. Il lui dirait: Revenez, vous qui êtes pleine de noblesse; revenez, vous qui charmez par votre bonté; revenez, vous qui brillez par vos vertus et la chasteté de vos mœurs! Et cependant cette princesse, si illustre et si sainte, est réduite à tendre la main aux aumônes! Souvent je l'ai vue pleurer, et j'ai pleuré avec elle!»
Philippe-Auguste resta insensible à ces cris de douleur: il avait fait établir par l'archevêque de Reims de douteuses relations de consanguinité, dans lesquelles figurait le comte de Flandre Charles le Bon.
Ce fut Richard qui vengea Ingelburge. Deux mois après son retour en Angleterre, il abordait en Normandie pour combattre le roi de France. Jean de Mortain s'était réconcilié avec son frère, et de nombreuses victoires suivirent la soumission des rebelles.