A la chute de l'empire gaulois, on voit redoubler les efforts des nations barbares, impatientes de briser les dernières barrières qui protégent encore le vieux monde romain. Elles se pressent sur le Rhin, tandis que leurs flottes cherchent par l'Océan une autre route qui, à travers les tempêtes, les conduise à la victoire et au butin. Toutes accourent des limites de la Scandinavie, patrie féconde des envahisseurs. Elles se sont arrêtées quelque temps près de l'Elbe, et c'est là que nous apercevons l'Héligoland ou l'île sainte des Saxons et la Merwungania des Merwings, de même que plus tard nous y découvrirons le berceau des Danes et des Normands. De ces rivages s'élancent sans cesse ces colonies aventureuses guidées par leurs bersekirs, générations jeunes et cruelles qui ne connaissent que les joies du sang, et sourient en recevant la mort. On les désigne tantôt sous le nom de Saxons qu'elles doivent à leurs longs couteaux, tantôt sous celui de Franks, qui rappelle peut-être le ver sacrum des peuples du Nord, et qui serait dans cette hypothèse synonyme de celui des Flamings, que nous retrouverons plus tard. «Les Franks et les Saxons, écrivait l'empereur Julien, sont les plus belliqueux de tous les peuples, et une ligue étroite les unit les uns aux autres.»—«Les Franks et les Saxons, ajoute Orose, ravageaient les rivages de la Gaule.» Dès le quatrième siècle, ils avaient fondé des établissements sur les côtes de la Frise, où ils se mêlèrent aux Saliens de l'Yssel et aux Sicambres dont les aïeux avaient été relégués par Auguste aux bouches du Rhin.

Tous les historiens ont célébré l'intrépidité des Seekongars et l'audace qu'ils montraient en parcourant les mers: leurs poétiques mythologies racontaient que les dieux avaient créé l'homme d'un tronc d'arbre qui flottait sur les ondes; l'Océan était leur première patrie. «Autant de rameurs, autant de pirates, dit Sidoine Apollinaire, tous commandent et obéissent, enseignent et apprennent à la fois l'art de piller. Ces ennemis sont plus terribles que tous les autres. Lorsqu'on ne les attend point, ils attaquent; si vous êtes prêts à les combattre, ils vous échappent. Ils accablent ceux qu'ils surprennent, et se rient de ceux qui résistent. S'ils vous poursuivent, ils vous atteignent; s'ils fuient, ils se dérobent à vos coups. Les naufrages les instruisent; ils se réjouissent des dangers au milieu des flots et des écueils.»

Lorsque Aurélien et Tacite eurent régné, Probus ceignit la pourpre impériale. Il opposa une résistance énergique à toutes les invasions des barbares, les força à repasser le Rhin, leur prit soixante et dix villes et leur tua quatre cent mille hommes. Puis il dirigea ses armes contre la ligue des Franks et les vainquit au fond de leurs marais. Quelques-uns de ces Franks, conduits au Pont-Euxin par l'ordre de l'empereur, s'y emparèrent de quelques barques où ils trouvèrent un asile. Insultant tour à tour les rivages de l'Asie et ceux de l'Europe, pillant Syracuse, menaçant Carthage, ils revinrent dans la Batavie sans que la puissance romaine eût pu châtier leur audace.

Bientôt un nouveau mouvement éclata dans la Gaule. Il arriva que, dans une fête donnée à Lyon, le jeu fut dix fois de suite favorable à Proculus. Selon un ancien usage, ses amis s'amusèrent à le parer d'un manteau de pourpre. Cependant ils craignirent que cette innocente plaisanterie ne leur devînt fatale. Un complot se forma. Proculus voulut garder son manteau impérial: la Bretagne, l'Espagne et la Belgique le soutinrent. Vaincu par Probus, il se réfugia chez les Franks, qui le livrèrent. Probus avait pacifié tout l'empire et se vantait de n'avoir plus besoin de ses armées. Cette parole imprudente le fit assassiner par ses soldats.

Marcus Aurélius Carus, citoyen de la Gaule Narbonnaise, régna deux années. Dioclétien, à qui une druidesse de Tongres avait autrefois promis l'empire, lui succéda et vainquit Carinus, fils de Carus, qui avait recueilli au nord des Alpes l'autorité de son père. Dès ce moment, l'indépendance gauloise s'humilia et se transforma en une longue agitation, qu'entretinrent les Bagaudes, laboureurs chassés de leurs terres par les ravages des guerres ou l'avidité du fisc.

Cependant les Saxons, montés sur leurs légers cyules, continuaient à parcourir, à pleines voiles, les mers orageuses que leurs poètes nommaient la route des cygnes. Leurs succès encourageaient leur audace, et chaque jour leurs débarquements se multipliaient sur le rivage septentrional de la Gaule, désigné quelques années plus tard sous le nom de Littus Saxonicum. Le césar Maxence, qui résidait à Trèves, leur opposa Carausius, chef habile et plein de courage, qui était né lui-même dans le pays des Ménapiens.

A peine Carausius avait-il pris le commandement de la flotte de Boulogne qu'on le vit, soit qu'il écoutât son ambition, soit qu'il fût guidé par des sympathies puisées dans une commune origine, favoriser les Franks et les Saxons qu'il devait combattre; il apprit que Dioclétien et Maximien avaient résolu sa mort, et se proclama empereur. De nombreux navires se trouvaient sous ses ordres; une légion romaine, formée probablement d'auxiliaires germains, le soutenait: la Bretagne même invoquait sa protection. Enfin, à sa voix, les Franks, s'élançant de leurs marais, avaient occupé la cité de Boulogne.

La rébellion de Carausius porta l'effroi à Rome. Dans les ports de la Gaule méridionale et même dans ceux de l'Italie, on se hâta de construire des vaisseaux pour combattre la flotte ennemie, et un panégyriste romain remarque, comme une preuve signalée de la protection des dieux, que pendant toute une année, tandis qu'on tissait les voiles et qu'on préparait les bois nécessaires aux navires, le ciel demeura constamment serein afin que le zèle des ouvriers ne se ralentît point. Cinq années s'écoulèrent avant que la flotte romaine parût dans l'Océan. Constance avait quitté les bords du Rhin pour la seconder avec une puissante armée; Boulogne fut reconquise, et les Romains, favorisés par la sécheresse de l'été, poussèrent leur expédition jusqu'au centre des terres ménapiennes, «contrée tellement envahie par les eaux, dit Eumène dans le panégyrique de Constance, qu'elle semble flotter sur des abîmes et frémit sous les pas.»

Dans l'armée qui s'éloigna de l'Italie pour combattre Carausius se trouvait cette célèbre légion thébéenne, composée de chrétiens, qui, à Agaune et sous les murs de Cologne, s'offrit au martyre sans toucher à son épée. Dès le premier siècle de l'ère chrétienne, saint Materne, disciple de saint Pierre, avait porté dans la Belgique les féconds enseignements de la foi nouvelle. Ses progrès avaient été rapides, lorsque la persécution dioclétienne soumit à une terrible et dernière épreuve les néophytes de toutes les parties de l'empire. Le préfet Rictiover la dirigea dans les Gaules. A Trèves, le nombre des chrétiens immolés fut si considérable que leur sang rougit les eaux de la Moselle. La vierge Macra fut brûlée vive à Reims. Quintinus, Romain de race sénatoriale, périt dans la cité des Veromandui, qui, depuis, garda son nom. L'évêque Firminus, à Amiens, Gentianus, Victorius, Fuscianus, dans le pays de Térouane, Eubert, Piat et Chrysolius, chez les Ménapiens, méritèrent par les mêmes tortures la palme du martyre. La persécution se ralentit lorsque Constance vient gouverner les Gaules; il traite les Gaulois avec douceur, vit en paix avec les Franks et protége les disciples d'une religion à laquelle il est secrètement favorable. Enfin Constantin, fils de Constance, aperçoit dans les airs, aux limites de la Belgique, une croix lumineuse qu'il place sur son labarum. Il triomphe par ce signe, renverse les cruels tyrans de l'Italie et inaugure le christianisme au Capitole.

A la mort de Constantin, l'empire se divise. Un de ses fils, qui porte le même nom, fait la guerre à ses frères, enrôle des Franks dans son armée et meurt à Aquilée. Les Franks s'établissent de plus en plus sur les côtes septentrionales de la Gaule; leur puissance augmente chaque jour. Constant, autre fils de Constantin, la sanctionne par des traités et la confirme en périssant assassiné par l'ordre du Frank Magnentius, qui se proclame empereur à Autun. Ni la défaite de Magnentius, ni la mort de Sylvanus, autre Frank qui usurpe la pourpre, ne fortifient l'autorité romaine. Les Franks conservent, sous de nouveaux chefs, une position menaçante. On leur oppose enfin un écolier d'Athènes, à peine âgé de vingt-trois ans, à la taille difforme, à l'esprit orgueilleux et cynique, mais capable des plus grandes choses. C'est le césar Julien. Il arrive dans la Gaule avec trois cent soixante soldats, réunit les débris des armées romaines et repousse les barbares qui avaient envahi l'empire depuis Autun jusqu'au Rhin.