Les Franks Saliens avaient occupé la Toxandrie: Julien les surprit et leur imposa la paix. Le disciple de Platon, qui demandait à des enchantements les secrets de l'avenir, semble, en protégeant les Franks, avoir reçu la révélation de leur puissance future. Déjà, ils occupaient le premier rang parmi les nations germaniques, terribles pendant la guerre, redoutables pendant la paix, tour à tour auxiliaires et ennemis. Julien avait besoin des Franks. Il souffrit que dans une sédition militaire on le proclamât empereur et qu'on l'élevât sur un bouclier, suivant la coutume des barbares. Il n'avait pu résister, écrivait-il au sénat d'Athènes, aux volontés de son génie. Il régna, et lorsque plus tard il crut pouvoir rétablir l'antique puissance de Rome, en forçant les chrétiens à relever les autels du Capitole, il leur disait: «Ecoutez-moi; les Allemands et les Franks m'ont écouté.»
Après la mort de Julien, Valentinien recueillit l'empire d'Occident. Pendant les premières années de son règne, des troupes innombrables de Saxons traversèrent l'Océan et s'établirent sur le rivage de la Gaule. De là ils s'avancèrent jusqu'aux bords du Rhin et défirent le comte Nannianus. Mais, ayant appris que l'empereur avait réuni une armée considérable pour les combattre, ils demandèrent à pouvoir se retirer en abandonnant leur butin. Les Romains feignirent de le leur permettre, et profitèrent de leur confiance pour les attirer dans des embûches où ils périrent presque tous. «Valentinien, dit Orose, vainquit, aux limites du pays des Franks, les nations saxonnes, nations redoutables par leur courage et leur agilité, qui, placées aux bords de l'Océan et dans des marais inaccessibles, menaçaient les frontières de l'empire et se préparaient à de formidables invasions.»
Vers la fin du quatrième siècle, un autre Carausius s'élève au nord de l'empire: c'est Maxime, soldat dont la naissance est inconnue, mais qu'Orose appelle un homme intrépide et digne d'être auguste. Proclamé empereur en Bretagne, il aborde aux bouches du Rhin. Les Franks le soutiennent. Deux chefs de cette nation, Rikomir et Baudo, sont ses consuls. Mellobald, autre Frank, naguère créé comes domesticorum par Valentinien, le fait reconnaître à Paris. Maxime conserva l'empire pendant cinq années. Son ambition le perdit: il voulut envahir l'Italie et périt à la bataille d'Aquilée. La trahison du Frank Arbogast avait hâté sa chute. Arbogast, redoutable par son audace, son courage et sa puissance, tint l'empereur Valentinien II enfermé dans Vienne jusqu'à ce qu'il l'eût réduit à se tuer; puis il lui donna pour successeur le rhéteur Eugène, qu'il arracha aux jeux de l'école pour lui ordonner de relever l'autel antique de la Victoire Romaine, naguère vainement défendu par l'éloquence de Symmaque: autres jeux, tels qu'ils convenaient à un barbare devenu l'arbitre du monde, et plein de mépris pour la pourpre qu'il dédaignait.
Le chrétien Théodose, issu d'une famille espagnole, venge Valentinien II. «Où est le Dieu de Théodose?» s'écrie-t-il en menant ses troupes au combat contre celles d'Arbogast, dans une vallée des Alpes. A sa voix s'élève une effroyable tempête qui engloutit la fortune des Franks. N'oublions pas toutefois que, dans cette célèbre journée, les soldats de Théodose étaient des Goths, parmi lesquels il s'en trouvait un nommé Alarik. Les barbares, vainqueurs ou vaincus, avaient déjà tout envahi.
Pendant ces guerres sanglantes, le christianisme continuait à se propager vers le Nord. Victricius, soldat romain devenu évêque de Rouen, fut le plus illustre de ses apôtres. «Tyticus nous a appris, lui écrit saint Paulin de Nôle, quelle clarté brillante le Seigneur a répandue sur des régions jusqu'à ce jour livrées aux ténèbres. Le pays des Morins, placé aux limites du monde, que l'Océan frappe en grondant de ses flots barbares, voit aujourd'hui les peuples relégués sur ses côtes sablonneuses se réjouir de la lumière que tu leur as portée et soumettre au Christ leurs cœurs féroces. Là où il n'y avait que des forêts et des plages désertes, dévastées par les pirates qui y abordaient ou s'y étaient établis, les chœurs vénérables et angéliques des fidèles s'élèvent pacifiquement des églises et des monastères, dans les villes et dans les bourgs, au milieu des îles et des bois. Le Christ a fait de toi son vase d'élection dans les lointaines contrées du rivage nervien que la foi avait à peine effleuré de son souffle. Il t'a choisi pour que sa gloire retentît jusqu'aux bords des mers où se couche le soleil.»
Après la mort de Théodose, Stilicon gouverna la Gaule au nom d'Honorius. Stilicon, objet des poétiques adulations de Claudien, était un Vandale qui trahissait les Romains. Il voulait élever son fils à l'empire, et appela les barbares. «Il croyait, dit Orose, qu'il serait aussi facile de les arrêter que de les mettre en mouvement et sacrifiait le salut du monde pour donner la pourpre à un enfant.» Tous les peuples germaniques s'élancèrent au delà du Rhin. Les Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Saxons, les Burgundes, les Allemans, ravagèrent tous les pays qui s'étendent entre les Alpes, les Pyrénées, le Rhin et l'Océan. Mayence, ville illustre autrefois, fut conquise et détruite. Les puissants habitants de Reims, ceux d'Amiens, d'Arras et de Tournay, les Morins, les plus éloignés des hommes, subirent le même sort. Dans l'Aquitaine, dans la Novempopulanie, dans la Lyonnaise et la Narbonnaise, rien n'échappa à la dévastation. Enfin Alarik assiégea la cité impériale du Tibre avec une armée de Goths, s'en empara et la pilla pendant six jours; tandis que saint Jérôme répétait aux descendants des Gracques et des Scipions, réfugiés à Bethléem, les vers où la muse désolée de Virgile raconta la ruine d'Ilion, les appliquant aux malheurs de Rome, fille de Pergame:
Quis cladem illius noctis, quis funera fando
Explicet, aut possit lacrymis æquare labores?
Urbs antiqua ruit, multos dominata per annos.
Cependant les habitants du rivage armorique et ceux d'autres provinces des Gaules avaient pris les armes pour se défendre, et leur premier soin avait été de remplacer les magistrats romains par une administration indépendante. «Les Franks, qui étaient voisins du pays des Armoriques, dit Procope, remarquèrent qu'ils s'étaient donné une nouvelle forme de gouvernement et voulurent leur imposer leur joug et leurs lois. Ils commencèrent par piller leurs biens, puis les attaquèrent ouvertement. Les Armoriques se conduisirent vaillamment dans cette guerre, et les Franks, ne pouvant les soumettre par la force, leur proposèrent leur alliance et s'unirent à eux par des mariages.» Quels étaient ces Armoriques? les Ménapiens, derniers représentants des nations gauloises vers le nord.