Guillaume de Dampierre ne fit rien pour s'opposer à cette enquête; pendant qu'elle se poursuivait, il demandait aux rivages de l'Orient cette gloire des guerres lointaines qui assurait aux petits-fils du héros d'Arsur de si touchantes sympathies.

Dès que Louis IX eut vu le rétablissement de l'ordre et de la paix en Europe, il n'hésita plus à remplir le vœu qu'il avait fait d'aller combattre les infidèles; mais, portant les vertus d'un grand roi jusque dans l'accomplissement d'un devoir religieux, il voulait que cette croisade, bien différente des autres guerres saintes, où beaucoup de sang avait été répandu sans résultats durables, fût non-seulement la base de la délivrance de la Palestine, mais aussi celle de la destruction de l'islamisme, de la civilisation de l'Asie et de la prospérité de l'Europe.

Qu'on se représente, au dix-neuvième siècle, ce qu'était l'Asie au moment où Louis IX faisait creuser le port d'Aigues-Mortes pour s'y embarquer. Les nations tartares et mongoles s'étaient réunies sous Gengis-kan. Leur empire, dont une seule province embrassait toute la domination actuelle des czars des deux côtés de l'Oural, s'étendait de la Vistule au fleuve Jaune, depuis la Baltique jusqu'aux mers du Japon. Déjà elles avaient conquis la Pologne et la Hongrie, et elles envahissaient la Silésie. L'Allemagne tremblait, et en 1238, les pêcheurs de Gothie et de Frise n'osèrent pas sortir de leurs ports pour se rendre sur les côtes d'Ecosse, de crainte de ne plus retrouver à leur retour ni familles, ni foyers, ni patrie. Frédéric II eût voulu combattre les Mongols; Louis IX jugea qu'il était plus utile de les éclairer et de se les attacher par la foi et les lumières pour les opposer aux hordes dévastatrices des tribus nomades de l'Arabie. Il fallait donc former dans l'Orient un établissement considérable, d'où l'on pût à la fois tendre la main aux Mongols et rejeter les musulmans dans leurs déserts. Pour atteindre ce double but, Louis IX tourna ses regards vers les plaines du Nil: ces rivages qui, dans les siècles les plus reculés, avaient vu s'élever de leur sein la civilisation de l'antiquité, étaient de nouveau appelés à être le berceau d'une mission intellectuelle, la réconciliation de l'Europe et de l'Asie.

Louis IX voulait policer des peuples innombrables qui aujourd'hui sont retombés dans le néant et dans l'immobilité où ils languissaient il y a deux mille ans: il avait admirablement compris que la civilisation de l'Asie était le salut de l'Europe, dont les frontières cesseraient d'être menacées par de gigantesques invasions. En civilisant l'Asie, en sauvant l'Europe, Louis IX agrandissait les destinées de la France. Lorsqu'il se rendait de Paris à Beauvais, de Beauvais à Lyon, que rencontrait-il sur ses pas? Des campagnes où l'agriculteur, ruiné par les discordes civiles et les guerres étrangères, ne récoltait point assez de blé pour nourrir sa propre famille; des châteaux où dominaient des passions ambitieuses, source constante d'agitations et de luttes; des cités où les marchands venaient se plaindre des exactions qu'ils rencontraient dès qu'ils franchissaient les frontières du royaume. Louis IX vit dans la croisade l'extension de la puissance militaire de la France, le soulagement de ses peuples, le développement de ses richesses. Aux chevaliers les plus belliqueux, et parmi ceux-là se trouvait Guillaume de Dampierre, il offrait les palmes de la guerre sainte; il voulait aussi que les denrées que les républiques d'Italie cherchaient aux bords du Nil, et qui étaient restées jusqu'alors leur monopole, fussent envoyées en France pour favoriser l'accroissement de ses populations. Enfin il promettait aux marchands de leur donner le centre du commerce du monde, cette noble terre d'Egypte fécondée par le plus beau des fleuves, si riche en ports et en canaux, qui, assise aux bords de deux mers, dont l'une baigne la France et l'autre les Indes et la Chine, semble ne regarder l'Europe que pour lui offrir le sceptre de l'Afrique et de l'Asie.

Ce fut le 25 août 1248 que les croisés quittèrent la France. Tandis que Louis IX méditait le plan de ses colonies chrétiennes, les barons qui l'entouraient ne songeaient qu'aux combats qu'ils allaient livrer; et la même flotte portait les machines de guerre destinées à repousser les infidèles, et les charrues qui, après la victoire, devaient couvrir de sillons les plaines fertiles du Delta. Louis IX passa l'hiver dans l'île de Chypre. Enfin, vers les derniers jours du mois de mai 1249, la flotte chrétienne mit à la voile, et après quatre jours de navigation on découvrit l'Egypte. «Dieu nous aide! voici Damiette!» s'était écrié l'un des pilotes. A ce signal, le légat du pape leva l'étendard de la croix, et tous les princes se rendirent à bord du vaisseau du roi de France. Là se réunirent les ducs de Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Saint-Pol, de Blois, de Soissons, Guillaume de Dampierre, qui était déjà connu sous le titre de comte de Flandre, Philippe de Courtenay, Robert de Béthune et d'autres barons. Ils décidèrent qu'on attaquerait les Sarrasins qui se pressaient sur le rivage.

Sur un autre navire, au milieu de ceux des croisés flamands, se trouvait un abbé de Middelbourg, qui, plus heureux dans ses efforts que les rois et les comtes, avait réussi à réconcilier les Isengrins et les Blauvoets. Il s'était placé à leur tête pour les conduire à la croisade, et ils y combattirent si vaillamment, qu'ils entrèrent les premiers dans les remparts de Damiette.

Les inondations du Nil et les discordes qui s'étaient manifestées parmi les princes d'Occident retinrent les croisés à Damiette jusqu'au 20 novembre. Pendant leur marche vers le Caire, l'autorité du roi fut de nouveau méconnue; et ce qui fut plus déplorable, le comte d'Artois, frère de Louis IX, donna lui-même l'exemple de la désobéissance et de l'insubordination. Il commandait l'avant-garde et avait traversé l'Aschmoûn, dont il devait garder le gué jusqu'à ce que toute l'armée en eût effectué le passage; mais loin d'exécuter les ordres qu'il avait reçus, il s'élança imprudemment à la poursuite des mameluks de Fakreddin jusqu'au bourg de Mansourah.

Louis IX ignorait ce qui avait eu lieu. Au moment où il abordait sur l'autre rive de l'Aschmoûn, ses troupes, que l'avant-garde eût dû protéger, se trouvèrent attaquées de toutes parts sans qu'elles eussent le temps de former leurs rangs. Une mêlée confuse s'engagea et le sang rougit la plaine. Le roi venait de donner l'ordre de se rapprocher de l'Aschmoûn pour maintenir ses communications avec l'arrière-garde commandée par le duc de Bourgogne, lorsqu'il apprit que le comte de Poitiers et Guillaume de Dampierre réclamaient un prompt secours: au même moment, Imbert de Beaujeu lui annonça que le comte d'Artois, entouré d'ennemis, allait succomber dans le bourg de Mansourah où il cherchait en vain à se défendre. Louis IX résolut aussitôt de marcher de nouveau en avant, au milieu des bataillons des infidèles; mais quels que fussent ses efforts, lorsque la nuit sépara les combattants, le comte d'Artois et tous ses compagnons avaient péri. Le comte de Poitiers, plus heureux que son frère, réussit à rejoindre les chrétiens avec le jeune comte de Flandre.

Le lendemain de ce combat fut le mercredi des cendres. Le deuil de la religion se confondait dans les douleurs qui accablaient toute l'armée. Les chevaliers français ne quittèrent point leurs tentes, où ils mêlaient en silence leurs larmes à celles du roi. Les combats recommencèrent le vendredi 11 février. Louis IX montra le même courage qu'à la bataille de Mansourah, et les croisés flamands se signalèrent en arrêtant toutes les attaques des mameluks. «Pource que la bataille le conte Guillaume de Flandres leur estoit encontre leur visages, dit le sire de Joinville, ils n'osèrent venir à nous, dont Dieu nous fist grant courtoisie... Monseigneur Guillaume, conte de Flandres, et sa bataille firent merveilles. Car aigrement et vigoureusement coururent sus à pié et à cheval contre les Turcs et faisoient de grans faiz d'armes.»

Les Sarrasins cessèrent pendant quelque temps d'inquiéter le camp des croisés. Ils savaient que de désastreuses épidémies s'y étaient déclarées, et avaient formé le projet de les affamer en interceptant tous leurs approvisionnements. Les barques musulmanes surprirent la flottille chrétienne qui se dirigeait de Damiette vers l'Aschmoûn. Un seul navire échappa à leur poursuite; c'était «un vaisselet au conte de Flandres;» il porta ces tristes nouvelles au roi de France.