On décida qu'il fallait retourner à Damiette, et le 5 avril toute l'armée chrétienne reprit la route qu'elle avait déjà suivie. Louis IX, épuisé par ces fatigues, se soutenait à peine sur son cheval; cependant il n'avait pas voulu quitter l'arrière-garde. Enfin, il s'arrêta à Minieh, et ses chevaliers, qui d'heure en heure s'attendaient à le voir expirer, se rendirent près des émirs sarrasins pour négocier une trêve: elle venait d'être conclue, quand une fausse alerte livra le roi de France aux infidèles. Guillaume de Dampierre et un grand nombre de barons partagèrent sa captivité.

Lorsqu'on connut en Europe les revers des croisés en Egypte, la désolation fut universelle. On vit dans les plaines de la Picardie et de la Flandre les laboureurs et les bergers s'assembler en disant que Dieu les appelait à combattre les Sarrasins, parce qu'il réprouvait l'orgueil des barons. Ils croyaient posséder le don de multiplier le pain et le vin, et racontaient que Notre-Dame leur était apparue, entourée des anges, pour leur annoncer qu'ils briseraient les portes de Jérusalem. Un vieillard qu'on nommait Jacques le Bohémien conduisait leurs troupes indisciplinées. Partout où elles passèrent, elles chassèrent les prêtres des églises et dévastèrent les domaines des nobles. D'Amiens, elles se dirigèrent vers Paris, et de là vers Orléans, où dans leur fureur aveugle elles exercèrent les mêmes ravages dans l'université que dans les synagogues juives; enfin elles furent dispersées aux bords du Cher.

Cependant Louis IX avait offert la restitution de Damiette pour sa délivrance, et une rançon d'un million de besants d'or pour celle de ses compagnons: au moment où ce traité allait être exécuté, une révolution de sérail renversa le sultan Almoadam. Déjà les prisonniers avaient été menés sur les barques qui devaient descendre le Nil, et leur terreur fut grande en voyant les mameluks qui venaient de massacrer le sultan s'élancer sur le navire où se trouvaient le comte de Bretagne, Guillaume de Dampierre et le sire de Joinville. Tous les chevaliers chrétiens crurent qu'ils allaient être mis à mort, et se confessèrent précipitamment à un religieux flamand qui était avec eux; les mameluks se contentèrent toutefois de les menacer et remplirent toutes les promesses d'Almoadam.

Le roi de France s'était embarqué à Damiette; loin de songer à retourner en France, il se rendit à Ptolémaïde. Bientôt les émirs des mameluks, ainsi que ceux d'Alep et de Damas, réclamèrent son alliance; Louis IX envoyait en même temps aux Tartares d'autres missionnaires, parmi lesquels se trouvait un moine, nommé Guillaume de Rubruk, qui paraît avoir suivi les croisés de Flandre; il attendait des secours d'Europe pour reconquérir Jérusalem, lorsque des messages successifs lui apprirent d'abord la mort de la reine Blanche, qui gouvernait la France en qualité de régente, puis la réunion d'une armée anglaise sur les frontières de la Normandie, et enfin la destruction d'une grande partie de la noblesse de ses Etats dans un sanglant combat livré au roi des Romains. Louis IX hésitait encore, mais les barons de Syrie eux-mêmes l'engageaient à ne point laisser la France en péril; il céda à leurs conseils, espérant pouvoir plus tard poursuivre cette croisade à laquelle il n'avait jamais cessé d'attacher toutes ses espérances.

Guillaume de Dampierre avait déjà quitté Ptolémaïde. A peine avait-il revu la Flandre qu'impatient de faire briller à tous les regards la gloire qu'il avait acquise en Egypte, il parut au tournoi de Trazegnies. Il y montra le même courage; tous ses adversaires cédaient à son impétuosité et à celle de ses compagnons d'armes, quand tout à coup une autre troupe de chevaliers les attaqua par derrière et les précipita sous les pieds des chevaux; parmi les cadavres que l'on releva vers le soir, se trouvait le corps du jeune comte de Flandre. Selon quelques historiens, sa mort ne fut que le résultat fortuit de la vivacité et de l'acharnement de la lutte; mais il en est d'autres qui accusent les sires d'Avesnes d'avoir préparé et fait exécuter cette trahison.

La comtesse Marguerite semblait surtout disposée à voir un crime dans le triste dénoûment du tournoi de Trazegnies, et quelles que fussent les protestations des sires d'Avesnes, elle sentit s'accroître la haine qu'elle leur portait. Son indignation fut grande en apprenant que le pape Innocent IV avait confirmé le jugement prononcé par l'évêque de Châlons et l'abbé de Liessies, et dès que l'évêque de Cambray, par ses lettres du 9 avril 1252, eut rendu publique la sentence pontificale, elle s'adressa directement au pape, le suppliant de changer de résolution, niant même l'impartialité de l'évêque de Châlons et demandant que d'autres évêques procédassent à une nouvelle enquête.

Jean et Baudouin d'Avesnes se hâtèrent d'exposer à Guillaume de Hollande les persécutions dirigées contre eux, et le roi des Romains résolut d'intervenir d'une manière éclatante en leur faveur contre la comtesse de Flandre. Le 11 juillet 1252, les princes de l'empire se réunirent au camp de Francfort pour déclarer que tous les feudataires impériaux étaient tenus de demander l'investiture de leurs domaines au roi Guillaume. Lorsque l'archevêque de Cologne eut ajouté que tous ceux qui, sommés de rendre hommage, n'avaient point obéi, dans le délai de six semaines et trois jours, avaient forfait leurs fiefs, l'évêque de Wurtzbourg se leva et dit que, bien que la comtesse de Flandre y eût été invitée à plusieurs reprises, elle ne s'était jamais présentée pour faire acte d'hommage, et que, par sa désobéissance, elle avait perdu tous les droits qu'elle possédait sur les terres qui relevaient de l'empire. Aussitôt après, le roi des Romains fit lire une charte par laquelle il confisquait la Flandre impériale et les pays des Quatre-Métiers, de Waes et d'Alost, ainsi que le comté de Namur, et en faisait don à son beau-frère, Jean d'Avesnes. Les ducs de Brabant et de Brunswick, les archevêques de Mayence et de Cologne, les évêques de Wurtzbourg, de Strasbourg, de Liége et de Spire confirmèrent la donation du roi des Romains, et Jean d'Avesnes prêta immédiatement le serment de fidélité.

Ainsi se trouvaient rompus tous les traités qui, avant le départ de Louis IX pour l'Egypte, avaient rétabli la paix de la Flandre. La guerre devint inévitable, et dès le mois de décembre 1252, les sires d'Avesnes appelèrent aux armes leurs alliés les plus intrépides, Rasse de Gavre, Jean d'Audenarde, Thierri de la Hamaide, Gilles de Berlaimont, Hugues d'Antoing, Jean de Dixmude et d'autres nobles chevaliers.

On ne tarda point toutefois à apprendre que le pape Innocent IV avait, par une bulle du 20 août 1252, chargé l'évêque de Cambray, l'abbé de Cîteaux et le doyen de Laon de reviser toutes les informations déjà produites relativement à la naissance des sires d'Avesnes: cette procédure ecclésiastique suspendit toutes les hostilités. Le 28 avril 1253, Jean et Baudouin d'Avesnes nommèrent des procureurs auxquels ils confièrent le soin de les défendre. Le 17 juin, Gui et Jean de Dampierre désignèrent également l'archidiacre d'Arras et le prévôt de Béthune pour soutenir leurs intérêts: triste enquête qu'une mère avait provoquée contre son fils, et où les accusateurs eux-mêmes n'étaient que leurs frères!

L'évêque de Cambray et les autres commissaires délégués par le pape entendirent de nombreux témoins et discutèrent leurs dépositions; puis, reconnaissant qu'il n'était point possible d'élever des doutes sur la célébration religieuse du mariage de Bouchard et de Marguerite, ils ratifièrent le jugement prononcé par l'évêque de Châlons et l'abbé de Liessies; mais Marguerite adressa de nouvelles lettres au pape, pour le supplier d'ordonner une troisième enquête, comme si le soin de son propre honneur lui importait moins que celui de ses vengeances.