Tandis que les sires d'Avesnes réclamaient la protection du roi des Romains, la comtesse de Flandre appelait à son aide les plus intrépides barons de France. Ils accoururent avec empressement à sa voix, et dès le printemps de l'année 1253, ils convoquèrent, dans toutes les provinces situées entre l'Escaut et la Loire, les hommes d'armes et les milices communales pour les conduire en Flandre. Le roi des Romains, qui n'ignorait point leurs desseins, se hâta aussi de charger son frère de rassembler dans l'île de Walcheren toutes les forces de ses Etats héréditaires, auxquelles se joignirent quelques princes allemands. Au milieu de ces préparatifs belliqueux, le duc de Brabant, Henri le Débonnaire, essaya de faire entendre les conseils de la prudence et de la modération. Sa médiation fut acceptée, et Guillaume de Hollande se rendit lui-même à Anvers pour assister aux conférences qui y avaient lieu.

Cependant Marguerite ne voyait dans la trêve qu'une occasion favorable de surprendre ses ennemis privés de leur chef, et le 4 juillet, trois flottilles recevaient, sur les rives de l'Escaut, ses partisans, divisés en trois corps principaux. Les deux premières abordaient à peine sur le territoire de West-Capelle, et les hommes d'armes n'avaient point eu le temps de se ranger en ordre de bataille sur les digues et au bord des marais, lorsque l'on entendit résonner les trompes et les buccines. Toute l'armée impériale, commandée par Florent de Hollande et Jean d'Avesnes, s'avançait en renversant devant elle les envahisseurs, dont les uns périssaient par le fer et les autres dans les flots, en cherchant à rejoindre leurs navires. En ce moment, la troisième flottille s'approchait de l'île de Walcheren, et le même sort attendait les chevaliers qui se hâtaient d'arriver au secours de leurs frères d'armes, jugeant que plus le péril était grand, plus il était honteux de les abandonner. Quelques récits fixent le nombre de ceux qui périrent dans ce combat, l'un des plus sanglants du treizième siècle, à cinquante mille hommes; d'autres l'évaluent à cent mille, dont cinquante mille mis à mort et cinquante mille noyés dans l'Escaut. Parmi les prisonniers se trouvaient Gui de Dampierre, blessé au pied, et son frère, Jean de Dampierre, le comte de Bar, qui avait eu un œil crevé dans la mêlée, le comte Arnould de Guines, le comte de Joigny, Siméon de Chaumont et plus de deux cents illustres chevaliers.

Pas un seul combattant, assure-t-on, n'avait échappé à ce désastre pour en porter la nouvelle à la comtesse Marguerite. Cependant on vit arriver bientôt en Flandre une multitude d'hommes à demi nus, auxquels Jean d'Avesnes avait rendu la liberté, espérant reconquérir quelque jour la souveraineté de la Flandre. Leurs récits n'étaient que trop tristes: une seule ville de la Flandre avait perdu dix mille de ses habitants. Une profonde désolation se répandit de toutes parts; le commerce et l'industrie languissaient, et un historien contemporain remarque que l'année 1253 fut une année malheureuse pour l'ordre de Cîteaux, parce que les tisserands flamands ne vinrent point acheter la laine de ses troupeaux. «Ce fut alors, dit Matthieu Paris, que les Français mandèrent au roi Louis IX qu'il revînt le plus tôt possible, car son trône était ébranlé et le funeste orgueil de la comtesse de Flandre avait mis en péril tout le royaume.»

Marguerite voyait ceux de ses fils, pour lesquels elle s'était imposé de si nombreux sacrifices, au pouvoir de ses ennemis. L'heure était arrivée où son âme altière allait fléchir, et ce fut avec des paroles suppliantes que les évêques de Tournay et de Térouane se rendirent en son nom au camp du roi des Romains; mais Guillaume de Hollande leur fit répondre que Marguerite, ayant violé tour à tour et la foi qu'elle devait à l'empire et le serment qu'elle avait prêté d'observer la trêve conclue à Anvers, ne devait point s'attendre à ce qu'il consentît à traiter avec elle. Il ne resta à Marguerite qu'à chercher à réparer la défaite de West-Capelle par l'intervention du comte d'Anjou, frère du roi de France. «Charles, dit Villani, était sage dans les conseils, intrépide dans les combats et avide d'acquérir, en quelque lieu que ce fût, des terres et des seigneuries.» Charles d'Anjou oublia aisément que Louis IX lui-même avait attribué le Hainaut à Jean d'Avesnes, et ce fut ce même comté de Hainaut, avec la ville de Valenciennes, que la comtesse de Flandre lui offrit pour prix de son alliance.

Dès que Charles d'Anjou eut réuni ses hommes d'armes, il fit défier le roi des Romains, en lui mandant qu'à certain jour il se rendrait en Brabant, dans la plaine d'Assche, et que, s'il ne l'y trouvait point, il irait le chercher dans ses Etats héréditaires de Hollande. «Je jure de l'attendre dans la plaine d'Assche, répondit le roi des Romains aux hérauts du comte d'Anjou, et voici quel est le gage de ma promesse.» En prononçant ces paroles, rendant défi pour défi, il leur remit la chaîne d'or que portait Gui de Dampierre le jour où il fut vaincu.

Tandis que le comte d'Anjou voyait les portes de Valenciennes se fermer à ses hommes d'armes, déjà mis en déroute par le sire d'Enghien dans les bois de Soignies, le roi des Romains conduisait dans la plaine d'Assche une armée de deux cent mille hommes; il y passa trois jours, mais personne ne se présenta pour lui livrer bataille.

Au milieu de cette confusion extrême, on annonça que le pape Innocent IV avait chargé le cardinal Cappochi de se rendre en Flandre pour y évoquer, pour la troisième fois, cette scandaleuse procédure où la mémoire de Bouchard d'Avesnes était traînée au pilori par sa veuve. Il semblait que rien ne pût mettre un terme à ces guerres cruelles, à ces enquêtes, qui, remontant quarante ans en arrière, rouvraient sans cesse les plaies les plus vives, lorsque le roi Louis IX, retournant d'Orient, arriva, le 4 septembre 1254, au château de Vincennes.

Peu de mois après, une trêve fut conclue entre la France et l'Angleterre, et dans les derniers jours d'octobre 1255, Louis IX vint lui-même en Flandre pour y rétablir la paix. Ses ambassadeurs engagèrent le roi des Romains à déposer les armes, et leur message réussit, tant était grand le respect que l'on portait au roi de France. «Quant le roy savoit, disent les chroniques de Saint-Denis, aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volonté contre luy, lui le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit amis de ses ennemis en concorde et en paix.»

Cependant on ne tarda point à apprendre que Guillaume de Hollande avait péri au milieu de l'hiver, égorgé par quelques paysans dans un marais de la Frise. Louis IX était rentré en France avant que la paix fût conclue, mais Jean et Baudouin d'Avesnes avaient consenti à se trouver à Péronne au mois de septembre. La comtesse de Flandre y comparut également, et Louis IX jugea ses prétentions avec la même équité que si les intérêts de son frère y eussent été complètement étrangers.

Par une première convention, Jean et Baudouin d'Avesnes reconnurent, ainsi que Gui et Jean de Dampierre, que la décision arbitrale de 1246, telle que l'avaient prononcée le roi de France et l'évêque de Tusculum, devait être considérée comme une règle inviolable, garantie par leurs serments. Ils jurèrent de nouveau de la respecter. Les sires d'Audenarde, de Mortagne, de Gavre, de Ghistelles, de Rasseghem, de Boulers, de Rodes, de Beveren, de Trazegnies, de Chimay, de Barbançon, de Bousies, de Lens, de Ligne, d'Antoing, prirent le même engagement.