«Maudite sois-tu, antique louve, qui entraînes dans ta faim insatiable plus de victimes que tous les autres monstres! O avarice! que peux-tu faire de plus? Je vois les fleurs de lis entrer dans Anagni. Dans la personne de son vicaire, je vois le Christ prisonnier. Je vois un nouveau Pilate si cruel que ceci ne le rassasie point, et qu'il porte dans le temple ses désirs cupides. Ah! si Douay, Gand, Lille et Bruges en avaient le pouvoir, il serait bientôt puni!»

Ainsi disait Dante dans la sublime épopée où son génie s'était placé au-dessus du soleil pour juger tout son siècle, et tandis qu'il chantait, Villani, né à Florence comme lui, étudiait, en parcourant nos champs de bataille encore fumants de sang, le théâtre des grandes luttes dont il devait raconter les péripéties.

Les communes flamandes, qui fixent le regard des poètes et des historiens, ont traversé, en moins de trois années, la période la plus brillante de leur gloire militaire, et leurs franchises ont reçu de nouveaux développements. C'est ainsi qu'une charte du 12 avril 1304 (v. st.) établit que si le comte de Flandre a quelque différend, à l'avenir, avec l'une des cinq bonnes villes, les quatre autres seront appelées à le juger, et que toute contestation entre les bonnes villes sera également soumise à l'arbitrage des autres cités de Flandre. La ville de Bruges a surtout accru sa puissance en se plaçant à la tête de la Flandre à la journée de Courtray. Philippe de Thiette lui a octroyé des priviléges de plus en plus étendus, que chaque comte à son avénement jurera de respecter, et ses magistrats viennent de faire graver un nouveau sceau, où l'antique symbole du pont de la Reye a fait place au lion de Flandre portant la couronne sur le front et la croix sur le cœur, Rugiit leo, vincula fregit.

C'est au moment où la Flandre conserve à l'abri de tout péril la position la plus énergique et la plus indépendante que Robert de Béthune sort, avec ses frères Guillaume et Gui, des prisons de Philippe le Bel, pour approuver le traité du 16 janvier qui vient d'être solennellement confirmé à Athies-sur-Orge, en présence du comte d'Évreux, du duc de Bourgogne et des comtes de Savoie et de Dreux, plénipotentiaires de Philippe le Bel.

Par ce traité, Robert s'engage à remettre au roi vingt mille livrées en terres dans le comté de Réthel et quatre cent mille livrées en deniers, payables dans un délai de quatre années. Six cents hommes d'armes flamands le serviront pendant une année, à leurs frais, en quelque lieu que ce soit. Le roi se réserve le droit de punir trois mille personnes de la ville de Bruges, en leur imposant des pèlerinages comme expiation de leurs méfaits. Toutes les fortifications des cinq bonnes villes de Flandre sont détruites, sans qu'on puisse jamais les rétablir. Robert et ses frères, les nobles et les bonnes villes de Flandre, jureront sur les saints Evangiles d'être fidèles au roi de France et de ne jamais s'allier à ses ennemis; et s'il arrive que Robert ou ses successeurs se rendent coupables de rébellion envers le roi, toutes leurs terres seront considérées comme forfaites, forjugées et acquises dès ce moment au roi. Les échevins, les bourgmestres, les gentilshommes, châtelains, bannerets et autres jureront d'observer ce traité, et ce serment sera réitéré toutes les fois qu'il sera créé de nouveaux bourgmestres et échevins, et dans le délai de quarante jours après l'hommage de tous châtelains, bannerets et autres gentilshommes, qui seront tenus de prêter ce serment à Amiens, en s'engageant à aider le roi contre le comte de Flandre si celui-ci n'observe point la paix, et ce serment sera renouvelé de cinq en cinq ans. Outre les châteaux et les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, déjà occupés par le roi, le comte de Flandre lui remettra les châteaux de Cassel et de Courtray pour que le roi les garde, tous frais prélevés sur les revenus de ces châtellenies, jusqu'à ce que le comte ait fait exécuter les conventions relatives aux vingt mille livres de rente à asseoir dans le comté de Réthel, à la destruction des forteresses, au pèlerinage des Brugeois et aux autres obligations ci-dessus mentionnées. Les châtelains et tous les hommes des châtellenies de Cassel et de Courtray seront tenus de prêter serment de fidélité au roi pour tout ce qui se rapportera à la garde de ces châtellenies. De plus, le comte de Flandre et ses frères feront en sorte que les nobles et les bonnes villes de Flandre se soumettront à toutes sentences d'excommunication s'ils n'accomplissent point ce traité, et supplieront également le pape de confirmer ces sentences dont ils ne pourront être absous, si ce n'est à la requête du roi. Il est entendu que, lors même que les forfaitures auraient été commises avant la publication des sentences, le roi pourra ajourner, «par cri fait publiquement en son palais à Paris,» le comte de Flandre à comparaître dans le délai de trois mois devant la cour du roi, et s'il est déclaré coupable, les sentences seront publiées et la forfaiture sera établie. Les nobles, les bonnes villes et les gens de Flandre renonceront à toutes les alliances qu'ils ont pu faire pour se soutenir mutuellement contre le roi, et ils jureront de ne plus faire à l'avenir de semblables alliances. Enfin, s'il se trouve dans ce traité quelque point obscur ou douteux, les quatre plénipotentiaires du roi se réuniront avec le duc de Brabant et Guillaume de Mortagne pour l'éclaircir et l'interpréter.

Par une déclaration séparée, Robert promet de rentrer avec ses frères au château de Pontoise avant les fêtes de la Toussaint, si les communes flamandes reprennent les armes. En ce cas, il ordonnera à ses sujets d'obéir aux ordres du roi, les dégagera de leurs serments de foi et d'hommage, et se soumettra aux censures ecclésiastiques. Le comte de Joigny, les sires de Fiennes, de Châteauvilain, de Mareuil et de Pecquigny se portèrent ses cautions, et Robert, qui jusqu'à ce moment se faisait appeler seulement Robert, fils aîné de feu le comte Gui, prit le titre de Robert, par la grâce de Dieu, comte de Flandre.

Cependant le traité d'Athies soulève en Flandre une indignation unanime; les communes accusent leurs députés d'avoir dénaturé les conditions de la paix, telles qu'elles ont été fixées sous les remparts de Lille. A peine osèrent-ils rentrer en Flandre, où leur vie eût été en péril, s'ils eussent proposé l'exécution des conventions qu'ils avaient acceptées. «Mieux valait mourir, répétait-on de toutes parts, qu'accepter un joug si odieux. Était-ce donc un si grand crime d'avoir sauvé la patrie, qu'il fallût l'expier par les rigueurs de l'exil? D'autres peuples avaient pu se soumettre à la honte d'un tribut, mais il n'était en Flandre personne qui consentît à renoncer à sa liberté. Et dans quel moment voulait-on opprimer à ce point les communes flamandes? Après la défense la plus héroïque, après les triomphes les plus éclatants.» Ces discours ralliaient tous les esprits dans une résistance de plus en plus vive.

Robert de Béthune lui-même n'osa pas s'opposer à ce mouvement. D'une part, il confirme les priviléges accordés aux Brugeois par Philippe de Thiette, en rappelant le dévouement qu'ils ont montré en bravant les plus grands dangers pour délivrer Gui de Dampierre; et dans une autre non moins mémorable, il déclare que sa volonté expresse est que «tous bourgeois demeurant dedans l'eskevinage de Bruges, soient gens de mestiers ou autres, soient également francs aussi avant li uns que li autres.» Cependant des négociations secrètes se poursuivent entre le roi de France et le comte de Flandre. Robert de Béthune, dont la vie n'a été qu'une suite non interrompue d'épreuves et de revers, a senti s'affaiblir, pendant une captivité de cinq années, les forces de l'âme et du corps. Il se sépare de ses frères Philippe, Gui et Henri, et accepte le joug qu'on lui impose pour assurer quelques jours tranquilles à sa vieillesse. C'est à ce prix que Philippe le Bel le protége contre les réclamations du comte de Hainaut et de la comtesse d'Artois, et le réconcilie avec Edouard Ier, qui, l'année précédente, a envoyé une flotte de vingt navires inquiéter les rivages de la Flandre. Des motifs graves, et de même nature que ceux qui en 1296 avaient amené un rapprochement entre le roi de France et Gui de Dampierre, l'engageaient à se créer un instrument docile dans le comte de Flandre, loin de s'en faire un ennemi.

Philippe le Bel était plus avide que jamais. C'était en vain qu'il avait altéré de nouveau les monnaies; c'était en vain qu'il avait fait dépouiller de leurs biens les juifs dont il avait été longtemps le protecteur et le complice, leurs dépouilles ne pouvaient satisfaire son avarice: en les passant au crouset, il y retrouvait toujours l'argent noir (argentum nigrum) du pauvre peuple, et sa politique le portait à affaiblir surtout ceux qu'il croyait devoir craindre. Les grands vassaux étaient domptés par la force, les communes appauvries par l'impôt; et dans la hiérarchie religieuse, l'ordre de Cîteaux, le plus riche et le plus puissant de la France, était déjà si près de sa ruine, que la voix des prêtres s'éteignait dans cette fameuse abbaye de Clairvaux, toute pleine des souvenirs de saint Bernard; mais il existait une milice soumise à la même règle, à la fois monastique et féodale, qui portait fièrement la croix à côté de l'épée. Philippe le Bel avait résolu de l'anéantir, et ce projet était d'autant plus profondément gravé dans son esprit qu'il s'associait à des rêves de spoliation.