Vers le mois d'août 1308, Robert de Béthune invita toutes les communes à choisir des députés, afin qu'il pût se rendre lui-même avec eux près du roi. Il espérait réussir ainsi dans ses efforts pour arriver à la conclusion de la paix, et oubliait que les prières adressées à la puissance et à l'orgueil sont le plus souvent des vœux stériles. Dès le premier jour, les conseillers de Philippe le Bel demandèrent que les députés flamands se remissent, tant de haute que de basse justice, à la sentence du roi: mais ceux-ci, fidèles au mandat qu'ils avaient reçu des communes, répondirent qu'ils n'y pouvaient consentir qu'en faisant des réserves pour leur liberté, leur honneur et leurs vies, et ils présentèrent le traité conclu près de Lille, où l'on avait déterminé quelles seraient les conditions de la paix: ils faisaient remarquer que le roi y avait apposé son sceau, mais les ministres de Philippe le Bel répliquaient que le traité d'Athies portait aussi le sceau de Robert de Béthune et en réclamaient l'exécution: les députés des communes ne cédèrent point.

Cependant une profonde inquiétude régnait en Flandre. On accusait Robert de Béthune de ne chercher qu'à faire triompher les intérêts du roi de France. L'un de ses frères, Jean de Namur, qui avait conseillé la paix sous les murs de Lille, venait d'épouser une cousine de Philippe le Bel: son influence favorisait de plus en plus le parti des Leliaerts. Une vaste ligue se formait contre les communes, et bientôt les baillis du comte et leurs amis parcoururent la Flandre, immolant tous ceux qui étaient signalés comme rebelles et ennemis du roi. Dans le pays de Waes, ils arrêtèrent vingt-cinq des plus notables habitants, dont les uns furent mis en croix et les autres condamnés à l'exil. Guillaume de Saeftinghen, assiégé dans la tour de Lisseweghe, eût péri si Jean Breydel et Pierre Coning, réunissant quelques bourgeois, ne fussent accourus pour le délivrer; ils rentrèrent avec lui triomphants à Bruges. Toute la commune, pleine de zèle pour la défense de ses franchises, y avait pris les armes, et l'une des victimes de sa fureur fut Gilles Declerck, homme de naissance obscure, qui jouissait d'un si grand crédit auprès de Robert de Béthune que, pendant son absence, il partageait les soins du gouvernement avec Guillaume de Nesle et Philippe de Maldeghem. Tout le peuple craignait qu'à l'exemple des autres pays où la liberté est inconnue, on voulût le réduire à la condition des serfs.

Robert de Béthune n'avait pu rallier à son autorité que les magistrats dont il avait intimidé le zèle ou flatté l'ambition. Il espérait que leur appui lui permettrait de faire accepter aux communes le traité d'Athies, et vers le mois de février 1308 (v. st.), il les conduisit avec lui à Paris, où ils ratifièrent le traité d'Athies tant en leur propre nom que «pour tous ceus et chascun de ceus dont ils étaient procureurs,» s'engageant solennellement à se soumettre à l'excommunication de l'évêque de Tournay et à celle du pape, de telle manière que «ne eus, ne leurs successeurs, leurs terres, leurs villes, ne leurs appartenances ne puissent estre, ne ne soient absols, fors à la requeste de nostre seigneur le roy ou de son commandement.» La commune de Bruges était la seule qui ne fût pas représentée à Paris.

Robert de Béthune n'avait point quitté la France, mais il avait chargé le plus jeune de ses fils, qui portait le même nom que lui, Robert de Cassel, d'aller annoncer aux communes la ratification du traité d'Athies, qu'on appelait communément le pacte d'iniquité. Le jeune prince se rendit aussitôt en Flandre; il y supplia tous les bourgeois de vouloir bien confirmer ce qui avait été fait en leur nom, et leur exposa que leur adhésion devait être le seul moyen d'éviter la vengeance du roi. A Gand, à Ypres et dans d'autres villes moins importantes, les bourgeois les plus riches, qui redoutaient la guerre comme le plus terrible des désastres, y semblaient disposés; mais les communes, dont les corps de métiers formaient le principal élément, avaient gardé le silence: elles attendaient que l'exemple de la résistance leur fût donné par la cité d'où était parti, en 1302, le signal de la lutte.

Robert de Cassel avait cru devoir s'adresser aux habitants de toutes les villes de Flandre avant de se présenter au milieu des Brugeois. Ils entendirent avec calme son discours et demandèrent un délai pour répondre. Enfin, ils se réunirent le jour du mercredi-saint 26 mars 1308 (v. st.). Tous les Leliaerts qui s'étaient réfugiés en France pendant la guerre étaient rentrés à Bruges pour seconder les propositions de Robert de Cassel; les courtiers, dont le commerce devait tout à la paix, les pêcheurs, menacés pendant plusieurs années par les flottes d'Angleterre et de France, partagèrent le même avis; mais les autres corporations n'écoutaient que la voix de Pierre Coning et de Jean Breydel. Elles rappelaient tous les sacrifices et toutes les humiliations qu'imposait le traité d'Athies, et ne redoutaient pas moins les projets secrets du roi, quand il verrait les villes de la Flandre démantelées et toutes ses frontières ouvertes aux invasions; la plaine même de Courtray, où tout retraçait encore l'éclat de leur triomphe, ne devait-elle pas être livrée aux hommes d'armes français? Le roi ne voulait-il pas choisir tous ceux qu'il condamnait à ces pèlerinages lointains, long et périlleux exil? Ne s'attribuait-il point le pouvoir de lever seul les sentences d'excommunication prononcées par les évêques ou le pape? Ne se réservait-il pas enfin le droit d'exiger, pour l'exécution du traité, toutes les garanties qu'il jugerait convenables, réserve d'autant plus menaçante qu'elle était obscure, et qu'il pouvait en faire usage à son gré, soit pour faire enlever aux communes les armes qui les protégeaient, soit pour réclamer comme otages leurs chefs et leurs magistrats?

Déjà, les corps de métiers se préparaient à se combattre les uns les autres, et une lutte sanglante allait succéder aux discussions des Leliaerts et des Clauwaerts, lorsque des hommes sages s'interposèrent comme médiateurs: ils parvinrent à obtenir que l'on désignerait huit hommes probes et honorables, afin qu'ils se rendissent à Paris et y demandassent que le traité d'Athies fût modifié. Philippe le Bel se vit réduit à fléchir devant une opposition si persévérante et si énergique. Le 10 mai, il déclara qu'à la prière du comte de Flandre et du duc de Brabant, il consentait à modérer les conditions du traité d'Athies. Il pardonnait toutes les offenses antérieures ou postérieures à ce traité, permettait de racheter la moitié de la rente de vingt mille livres, et ajournait à deux ans le moment où l'autre moitié serait «assise» dans le comté de Réthel. Les fortifications des bonnes villes ne devaient pas être démolies, et le roi se désistait de toute prétention de percevoir des tailles en Flandre. Il abandonnait tous ses droits d'occupation provisoire sur les châtellenies de Courtray et de Cassel, et déclarait se contenter des garanties qu'il possédait déjà, sans pouvoir en réclamer d'autres. Quinze jours après, Philippe le Bel chargea Guillaume de Plasian d'aller recevoir le serment des communes de Flandre, et nous apprenons par un procès-verbal du notaire apostolique Jacques de Vitry, que cette cérémonie s'accomplit à Bruges, dans le verger des frères prêcheurs, le 8 juillet 1309.

La clause spéciale qui constituait le roi de France arbitre de toutes les excommunications prononcées contre les Flamands subsistait dans le nouveau traité; mais au moment où il fallut le soumettre à l'approbation pontificale, Clément V avait fui de Poitiers pour chercher un asile dans la cité d'Avignon. Dans une lettre qu'il adressa le 23 août au roi, afin de lui exposer les scrupules de sa conscience, il déclarait que si à Poitiers il avait inséré cette clause dans une bulle dirigée contre les Flamands, il l'avait fait plutôt par préoccupation ou par négligence qu'après un examen approfondi, et demandait qu'on lui fît parvenir cette bulle pour qu'il la corrigeât. «Cependant, ajoutait-il, quoique nous soyons tenus de réparer les fautes de nos prédécesseurs, nous cherchons tellement à vous plaire que si l'un deux a fait usage de cette clause, nous consentirons à la reproduire.» Il ajoutait que les Flamands ignoraient complètement sa pensée à cet égard, et que s'ils violaient la paix, il était prêt à les excommunier en toute circonstance, nonobstant leurs protestations.

Guillaume de Nogaret reçut du roi l'ordre d'aller convaincre le pape que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient déjà fait usage de cette formule, et il obtint que Clément V la confirmât. Nogaret avait une seconde mission à remplir: il venait avec Supino de Ferentino, son collègue dans sa trop célèbre expédition d'Anagni, exiger que l'on commençât le procès dirigé contre la mémoire de Boniface VIII, et même qu'on lui livrât ses ossements pour qu'il les réduisît en cendres. Accusateur et témoin à charge, il lui faisait un crime d'avoir été trahi et d'avoir flétri les traîtres. Dans la longue énumération de ses griefs, il lui reprochait l'affection qu'il portait à la Flandre: «Ce même Boniface, disait-il, a montré une grande joie lors du désastre causé par les Flamands aux Français, qui était le résultat de leurs ruses perfides et de leur mauvaise foi, et non celui de leur courage: il s'est réjoui de la mort des princes français qui y ont succombé; on l'a entendu prononcer des paroles injurieuses pour les Français.» Clément V n'évita cette terrible procédure qu'en consentant à la suppression de l'ordre du Temple: on sait que le concile de Vienne siégea entre deux bûchers, entre celui des cinquante-quatre Templiers de la porte Saint-Antoine et celui de Jacques de Molay. Parmi les membres de l'ordre qui osèrent défendre leurs frères sous les verrous des cachots et jusqu'au milieu des flammes, il faut nommer Goswin de Bruges, commandeur de Flandre, Jean de Furnes, Jean de Slype et Gobert de Male.

L'influence de Philippe le Bel triomphait de toutes parts. Une de ses filles épousa le jeune roi d'Angleterre, Edouard II. La Navarre, l'Aragon le respectaient également. Le duc de Brabant lui obéissait comme le comte de Flandre ou le comte du Hainaut; il avait même conclu une alliance avec le roi de Norwége. En France, son autorité dominait sans frein et sans limites. Quelques femmes, quelques orphelins au berceau, occupaient ces vastes domaines et ces tours crénelées de la Picardie et de l'Artois, où les barons conspiraient contre Philippe-Auguste au temps de la bataille de Bouvines. Il avait suffi au roi de montrer à la noblesse la gloire aux frontières de Flandre pour qu'elle se précipitât aveuglément dans l'abîme; il ne lui restait plus qu'à s'emparer habilement et sans bruit de ces châteaux que gardait une quenouille à défaut de lance. C'était une coutume, parmi les châtelaines que la bataille de Courtray avait condamnées au veuvage, de se réunir fréquemment afin de trouver quelques consolations à leurs malheurs. Leurs larmes ne s'étaient point taries, quand des pèlerins, revêtus d'un costume religieux, se présentèrent au milieu d'elles. «Louez Dieu, leur disaient-ils, vous ne tarderez point à revoir vos époux.» Ils ajoutaient que tous ces chevaliers dont on déplorait la mort n'avaient point péri à Courtray, mais qu'attribuant leur défaite à leur orgueil, ils avaient résolu de faire pénitence pendant plusieurs années; ils allaient enfin reparaître, et devaient s'assembler à Boulogne pour y renoncer à leur vie retirée et rentrer dans leurs foyers. Ces récits se répandaient de toutes parts; plus ils étaient merveilleux, plus ils trouvaient créance dans l'esprit du vulgaire: les nobles veuves semblaient elles-mêmes disposées à y ajouter foi.

Les «Loés-Dieu» s'étaient éloignés lorsque le comte d'Evreux, frère du roi de France, arriva à Tournay le 23 février 1307 (v. st.), et avec lui Enguerrand de Marigny, courtisan placé si haut dans la faveur de Philippe le Bel qu'il avait effacé Plasian et Nogaret. Le seigneur de Marigny était un Normand de basse extraction, nommé Leportier: l'un de ses frères était cet archevêque de Sens qui avait dirigé le procès des Templiers; l'autre devint plus tard évêque de Beauvais. Il avait osé prendre lui-même le titre de coadjuteur du royaume de France, et avait fait ériger au palais de Paris sa statue à côté de celle du roi. Tant d'audace étonnait ses contemporains: ils croyaient ne pouvoir l'expliquer que par la magie, et racontaient qu'il avait enchanté la rose d'or que le pape Clément V lui avait donnée dans l'une des solennités du carême.