Le frère du roi et le coadjuteur du royaume étaient venus, en grande pompe, à Tournay, pour y réinstaller l'un des chevaliers annoncés par les «Loés-Dieu,» Jean de Vierzon, qui avait épousé autrefois la dame de Mortagne, héritière de la châtellenie de Tournay. Les uns croyaient le reconnaître et soutenaient le récit des «Loés-Dieu,» mais il y en avait d'autres dont les doutes étaient plus obstinés. Cependant la dame de Mortagne le reçut comme son époux et il exerça de nouveau l'autorité de châtelain; les monastères et les villes, les nobles et les communes lui renouvelèrent leur hommage et il reparut solennellement dans ses seigneuries de Leuze, de Condé et de Brueil, et vendit au roi celle de Mortagne qui était peut-être la plus importante par sa position sur la Scarpe et sur l'Escaut; puis il se rendit à Bruxelles, où on lui avait élevé un magnifique tombeau et reprit son écu qui y était suspendu.

L'intérêt que mettait Philippe le Bel à maintenir son influence à Tournay l'engageait à se mêler à toutes les querelles de la Flandre et du Hainaut. Les trêves conclues entre Guillaume d'Avesnes et Robert de Béthune avaient été fréquemment renouvelées, mais jamais on n'avait réussi à les convertir en une paix stable: il était même arrivé en 1309 que leurs armées s'étaient rencontrées aux bords de l'Escaut, et un combat eût été inévitable sans l'intervention de quelques hommes sages. L'un des motifs de ces dissensions était l'hommage de certains fiefs que réclamait le comte de Flandre; quoique des arbitres eussent prononcé en sa faveur, le comte de Hainaut refusait de se conformer à leur décision: le roi de France ne tarda point toutefois à faire proclamer de nouvelles trêves, moins par zèle pour la paix qu'afin de pouvoir, selon les besoins de sa politique, apaiser ou réveiller les éternelles rivalités des héritiers de Bouchard d'Avesnes et des fils de Gui de Dampierre.

Robert de Béthune cherche pendant quelque temps à s'opposer à la médiation du roi; il ose même se plaindre des alliances qu'il a conclues en 1297 avec le comte de Hainaut; mais Enguerrand de Marigny, qui a reçu la mission de rappeler à Robert de Béthune ses promesses et ses serments, se rend aussitôt à Tournay, où il paraît en roi et investi de la puissance royale, tanquam rex, habens omnimodam potestatem ab eodem. Les échevins accourent au devant de lui; des sergents d'armes le précèdent; le grand maître des arbalétriers et un maréchal de France marchent à ses côtés; tour à tour il menace et il pardonne: exerçant le droit de grâce comme celui de justice, il absout quelques pauvres bannis et cite le comte de Flandre devant son tribunal.

La résistance imprévue de Robert de Béthune, après tant de symptômes d'ignominie et de faiblesse, semblerait inexplicable si nous n'y reconnaissions l'influence de l'aîné de ses fils, Louis de Nevers. Celui-ci, né ambitieux, de mœurs dissolues et d'un caractère violent, haïssait vivement Philippe le Bel depuis que ce prince prétextant l'inexécution des traités de 1305 et de 1309, s'était emparé de tous les revenus des comtés de Nevers et de Réthel. Il accompagna son père à Tournay et ne craignit point de lutter contre Marigny.

Le comte de Flandre prétendait que, puisque les terres du Hainaut dépendaient du roi d'Allemagne, le roi de France ne pouvait régler les contestations qui y étaient relatives; il invoquait d'ailleurs la décision des arbitres qui avaient déjà prononcé leur sentence: il était évident qu'il ne croyait point à l'impartialité du roi. Enguerrand de Marigny lui demanda s'il était vrai qu'il eût dit qu'il s'étonnait fort que le roi de France se fût allié contre le comte de Flandre avec le comte de Hainaut, et que si la chose était vraie, elle était «moult laide.»—«Sire comte de Flandre, ajoutait-il, vous ne devez point vous étonner des alliances faites entre le roi et le comte de Hainaut contre votre père. Gui de Dampierre, tenu de foi et d'hommage vis-à-vis du roi de France, ne s'allia-t-il point au roi d'Angleterre contre le roi son seigneur? N'envoya-t-il même pas au roi des lettres revêtues de son sceau, par lesquelles il se déclarait dégagé de tous ses serments? Ce fut ce qui l'obligea à s'allier au comte de Hainaut contre votre père qui était rebelle, et contre vous et contre vos frères qui le souteniez dans sa rébellion. Ne vous émerveillez donc point, sire comte, des alliances que fit le roi, car elles étaient justes et raisonnables.» C'était un mauvais moyen de consolider la paix que de rappeler ces tristes souvenirs; mais Enguerrand de Marigny, d'une voix de plus en plus menaçante, poursuivit en ces mots: «Ni vous, sire comte, ni votre fils le comte de Nevers, vous ne devriez blâmer les actes du roi de France, ni donner occasion au peuple de le faire; de même que toute autre personne, vous ne pouvez parler du roi qu'avec respect et gratitude. Il vous a fait tant de grâces que vous devriez mieux les reconnaître et moins vous défier de lui; car il vous a tenus, vous, votre père et vos frères, dans sa prison et pleinement à sa volonté, comme forfaits de corps et d'avoir. La voie de justice vous condamnait à perdre la vie ou à subir telle autre vengeance qu'il eût plu au roi, surtout s'il voulait considérer vos grands méfaits et ceux de vos frères et de vos gens pendant le temps que vous vous trouviez en prison; mais il a renoncé à la voie de justice et de rigueur: n'ayant devant les yeux que le miroir de miséricorde et d'équité, et loin de convoiter le comté de Flandre que peu d'hommes puissants eussent laissé sortir de leur main, s'ils y eussent eu le moindre droit, il vous délivra de prison, il reçut votre hommage et vous rétablit dans votre pairie et seigneurie de Flandre; et vous vous défiez du roi auquel vous devez votre vie, votre rang et votre comté!—Je ne puis croire, interrompit impétueusement le comte de Nevers, que ce soit le roi qui vous ait ordonné de tenir ce langage, et si le respect que nous lui devons ne me retenait, je vous répondrais autrement.» Les conseillers du comte de Flandre ajoutèrent qu'ils observeraient la paix bien qu'elle leur semblât dure, et la conférence fut rompue.

Peu de jours après, Enguerrand de Marigny invitait le comte de Flandre à comparaître de nouveau à Tournay le 14 octobre. Cependant Robert de Béthune croyait trouver, dans des allusions trop répétées à la captivité de son père, l'indice de quelque projet sinistre, et ses craintes redoublèrent lorsqu'il apprit que l'exécuteur des ordres secrets du roi, Guillaume de Nogaret, venait d'entrer à Tournay; il jugea qu'il était prudent de ne pas quitter la Flandre, et s'excusa de son absence en alléguant qu'il n'avait point reçu de sauf-conduit. Marigny lui en fit proposer un et lui envoya deux sergents d'armes pour le conduire jusqu'à la ville de Tournay, à peine éloignée de quatre ou cinq lieues de ses frontières.

Les ambassadeurs du roi attendirent quatre jours à Tournay: ils y virent arriver les députés des communes flamandes, mais Robert de Béthune ne parut point. Enfin, le 15 octobre 1311, Enguerrand de Marigny rompt le silence. Il raconte toutes ses négociations avec le comte de Flandre, insiste sur les mauvais conseils que lui donne Louis de Nevers, et déclare que les discordes domestiques du comte et de son fils, dont on fait grand bruit, n'existent point et ne sont qu'une ruse pour exciter le peuple contre le roi. Puis il fait donner lecture des lettres de Philippe le Bel, scellées à Creil le 6 octobre 1311, par lesquelles le comte est cité à se présenter devant le parlement de Paris, le lendemain de la fête de la Purification, pour s'y expliquer sur ses griefs relativement à l'alliance de la France et du Hainaut, et il en offre copie à tous les députés des villes de Flandre «pour aviser les bonnes gens dou païs que ne sont point fausses paroles.»

Ce n'était point assez: le roi de France voulait séparer les communes flamandes du comte au moment même où elles semblaient se réconcilier avec lui, et il espérait atteindre son but en leur persuadant que ce n'était point au roi de France, mais à leurs princes qu'elles devaient tous leurs malheurs. Ce système lui avait réussi en 1287, sous l'influence des nobles souvenirs de la royauté de Louis IX. En 1311, l'intervention du roi prend une forme perfidement doucereuse vis-à-vis des communes, parce qu'elle a beaucoup à leur faire oublier. S'adressant à la fois à leur intérêt et à leur affection, il décide d'abord que tous ceux qui se prononceront en sa faveur seront exempts des impôts levés en exécution des traités conclus avec lui; puis, dans l'ardeur de son zèle inopiné pour leur cause, il leur adresse quelques conseils, par l'organe de Marigny, dans cette même assemblée de Tournay: «Comme l'on a fait connaître au roi la bonne volonté que ceux des villes de Flandre témoignent à son égard, ses conseillers présents à Tournay, considérant l'affection que le roi leur portera tant qu'ils persisteront dans leur bonne volonté, leur ont exposé, afin qu'ils puissent eux-mêmes le répéter aux bonnes gens de leur pays: premièrement qu'ils ne doivent pas oublier que le roi est leur droit seigneur souverain, de telle manière que si un pauvre homme de Flandre se plaignait au roi que le comte veut lui faire tort, le roi pourrait obliger le comte à lui faire justice et droiture, et s'il ne voulait obéir, le roi l'y contraindrait par la force des armes comme il y contraindrait son fils, s'il en était besoin. Que personne ne pense donc que ce soit à cause des méfaits des bonnes gens de Flandre que le roi poursuit le comte Robert et son fils; que l'on ne pense point que le roi puisse manquer de bonne foi et revenir sur la rémission des injures qu'il a pardonnées. Les bonnes gens de Flandre ont toujours voulu la paix; le comte seul ne l'a point observée loyalement comme il y était tenu. Secondement, il faut que les bonnes gens de Flandre sachent bien comment ont été punis les vassaux rebelles à leur seigneur, entre autres le duc de Normandie qui était bien plus puissant que le comte de Flandre, et le comte de Toulouse qui a perdu ses Etats. Le comte de Flandre et ses devanciers ont mérité le même châtiment, et les bonnes gens du pays doivent bien se souvenir qu'ils ont payé leurs folies, puisque les princes ne cherchent qu'à récupérer leurs terres et leurs honneurs; ce sont les bourgeois qui y ont perdu leurs biens et qui ont payé les deniers, et le reste du peuple est justicié, pendu, traîné sur la claie et torturé, comme on en voit un exemple dans la paix actuelle, qui fera sortir de leurs foyers trois mille personnes de Bruges, si le roi ne leur fait grâce.» Jamais l'éloquence d'Enguerrand de Marigny ne fut plus habile: il prêchait l'insurrection en offrant l'appui du roi.

Ni le comte de Flandre, ni son fils ne comparurent devant le parlement de Paris le 3 février 1311 (v. st.). Une rupture prochaine semblait imminente: déjà le roi avait défendu de laisser sortir des armes du royaume, et l'héritier du comté de Flandre avait donné l'ordre qu'on cherchât ses enfants dans le comté de Nevers où il ne les croyait point en sûreté, pour qu'on les conduisît près de lui: il voulait, disait-il, leur apprendre le flamand, cette langue nationale, la seule que parlât Pierre Coning; mais leur père les attendit inutilement: des émissaires de Philippe le Bel les arrêtèrent dès qu'ils eurent franchi la frontière du Nivernais.

Louis de Nevers se décida alors à partir pour Paris: il alla redemander ses fils, victimes d'une odieuse trahison accomplie sans provocation et sans défi, ajoutant que si l'on avait quelque reproche à lui adresser, il lui serait aisé de le repousser. Les conseillers du roi saisirent avec empressement cette occasion de dresser un nouvel acte d'accusation: il était démesurément long et comprenait les crimes de lèse-majesté, d'infraction de la paix, de violation de serments, de séditions, de confédération insurrectionnelle, de tentatives coupables tendant à faire naître des émeutes parmi les communes de Flandre. Louis de Nevers, consterné, exprima le désir de pouvoir réclamer l'avis de ses amis pour préparer sa défense, mais ils ne voulurent point le permettre et menacèrent de la colère du roi quiconque oserait prendre la parole en sa faveur. Louis reparut le lendemain devant le parlement de Philippe le Bel, seul comme la veille et abandonné de tous ceux dont il avait invoqué le secours. Réduit à se justifier lui-même, il se contenta de dire qu'il ne pouvait point réfuter dans leur propre langage les chevaliers ès lois du roi de France, mais qu'il lui suffisait d'offrir son serment qu'il était innocent de tous les griefs qu'on lui imputait. «Je consens aussi, disait-il, à ce que l'on désigne un accusateur: le duel décidera entre nous, car c'est la coutume des hommes nobles d'un rang semblable au mien de répondre ainsi à leurs ennemis.» Marigny et Nogaret ne touchèrent point à leurs épées; mais ils déclarèrent que puisque le fils du comte de Flandre n'était pas prêt à se disculper sur tous les points de leur accusation, ils lui accordaient, jusqu'aux premiers jours d'octobre, un délai pendant lequel il devait habiter le château de Moret en Gâtinois. Cette fois, Louis de Nevers avait réussi à obtenir de quelques-uns de ses amis, par ses promesses et ses instances, qu'ils quittassent la Flandre pour venir le défendre; mais on refusa de les écouter, et les juges remirent de nouveau la suite de la procédure aux fêtes de Noël.