Louis de Nevers espérait qu'on le reconduirait au château de Moret, mais les ordres de Philippe le Bel étaient plus sévères: on l'enferma à Montlhéry dans un cachot fétide et immonde. Ce qui l'effrayait surtout, c'est que l'on racontait que le roi y avait fait périr secrètement plusieurs Templiers; Louis de Nevers se souvenait qu'il avait été l'un de ceux qui à Tours avaient aidé Philippe le Bel dans ses projets cruels et avides, et se reprochait d'autant plus le sort des Templiers qu'il craignait de le partager. Son orgueil céda à la terreur qui l'agitait. Il adressa les prières les plus humbles aux conseillers du roi pour qu'ils lui assignassent une autre résidence; il promit à Nogaret d'obéir en toutes choses aux ordres du roi, quels qu'ils fussent; on repoussa longtemps ses supplications, et le roi ne consentit à paraître plus clément vis-à-vis de lui que lorsqu'il n'eut plus à le craindre.

Enguerrand de Marigny avait profité de la captivité de Louis de Nevers pour forcer le vieux comte de Flandre à se soumettre de nouveau à l'influence française. Il ne restait à Robert de Béthune qu'à expier la tentative de résistance qui lui avait si mal réussi, et les conditions de sa réconciliation avec Philippe le Bel sont indiquées dans le traité conclu à Pontoise le 11 juillet 1312, où le roi, considérant qu'il s'était rendu coupable de négligence plutôt que de malice, ratifie le rachat de dix mille livres de rente, moyennant six cent mille livres tournois, et accepte, pour le second payement de dix mille livres, la possession des villes et des châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, quoique, disait-il, elles ne valussent pas cette somme. Le comte de Flandre conservait le droit de réclamer de ses communes les dix mille livres de rente pour lesquelles il cédait de si beaux domaines; mais le roi de France, voulant trouver dans ces conventions une nouvelle occasion d'intervenir dans les affaires de Flandre, exigea que cette rente fût assimilée à un octroi volontaire du roi et devînt un fief pécuniaire pour lequel le comte lui devrait hommage.

Enguerrand de Marigny avait su persuader au comte de Flandre que cette cession des trois châtellenies que nous avons nommées n'était qu'une formalité prescrite par la dignité royale, pro honore regis, et qu'immédiatement après Philippe le Bel les lui restituerait par une donation particulière, de gratia speciali. Il lui avait même promis que sa ratification du traité de Pontoise ne serait point remise tant que des lettres royales ne l'auraient point rétabli dans la jouissance de ces riches et fertiles territoires. Le chancelier de Flandre se méfia des protestations de Philippe le Bel exprimées par la voix d'Enguerrand de Marigny; il déclara que le comte de Flandre ne pouvait renoncer à ses domaines héréditaires, et refusa de sceller le traité du 11 juillet, laissant à un courtisan plus complaisant le soin de relever le sceau qu'il avait jeté à terre et la honte de l'apposer sur la charte du démembrement de la Flandre.

Selon une autre convention, le roi devait restituer aux Brugeois les chartes de leurs anciens priviléges confisqués en 1301, qui avaient été déposées à cette époque au monastère de Saint-Vaast à Arras; mais cette restitution, qui n'avait été offerte aux Brugeois que pour les rendre plus favorables à la paix, plaisait peu à Philippe le Bel: elle eût été un témoignage de son impuissance et de sa faiblesse, en rappelant aux communes tous les souvenirs de leurs antiques libertés, et l'on ne tarda point à apprendre que le roi avait autorisé le grand maître des arbalétriers, Pierre de Galard, à se faire remettre toutes les chartes relatives à la ville de Bruges. A ce bruit, deux députés de la commune, Jean Balkaert et Jacques d'Aire, partirent pour Arras et ils firent si grande diligence qu'ils y arrivèrent en même temps que le gouverneur de Douay, Baudouin de Longwez, envoyé par Pierre de Galard. Une longue discussion s'engagea. Jean Balkaert et Jacques d'Aire alléguaient non-seulement les droits de la ville, mais aussi une promesse solennelle du roi; Baudouin de Longwez invoquait la mission expresse dont il avait été chargé. L'abbé de Saint-Vaast, ne sachant quelle résolution adopter, confia les deux coffrets, dans lesquels étaient enfermés les priviléges, aux députés brugeois pour qu'ils les portassent à Paris à la cour du roi, arbitre suprême de cette contestation. Là ils réclamèrent vivement les vieux diplômes qui contenaient le texte de leurs institutions et de leurs lois; mais Philippe le Bel se contenta de leur répondre qu'il statuerait sur leurs prières dans quelque autre réunion du parlement, et qu'il voulait que, jusqu'à ce moment, ces chartes fussent de nouveau déposées au monastère de Saint-Vaast. C'était par ces ruses grossières qu'on était parvenu à persuader aux bourgeois de contribuer au payement des six cent mille livres tournois exigées par le roi, somme énorme qui, jointe à celles qui lui avaient déjà été payées, portait les tributs levés en Flandre à huit cent mille livres.

Il ne restait plus à Philippe le Bel qu'à tracer à Robert de Béthune les règles auxquelles il devait se conformer dans son administration. Trois chevaliers furent chargés de lui porter les conseils du roi; ils étaient conçus en ces termes:

Le comte observera la paix comme il y est tenu, et il fera détruire et raser sans délai les forteresses de Flandre.

Il veillera à ce que l'on ne choisisse désormais pour échevins, pour prévôts et pour baillis, que des personnes favorables à la paix, et il fera jurer à ses conseillers de ne point lui en proposer d'autres.

Si l'un de ses conseillers se montrait contraire à la paix ou soutenait ceux qui lui sont contraires, le comte le chassera de son conseil et en fera telle punition que les autres y prennent exemple.

Le comte punira aussi tous ceux qui aideront, exciteront ou encourageront les rebelles et les ennemis du roi.

Il punira également quiconque, dans les villes et dans le pays, détournera le peuple de la paix ou dira «vilaine parole» du roi et de ses partisans.