Il fera jurer aux receveurs des tailles et des assises de Flandre qu'ils ne bailleront nul denier à personne, tant que l'on n'aura point payé les sommes dues au roi et les créances produites contre certaines villes.
Enfin, il fera punir sans délai les rebelles et les ennemis du roi, et tous ceux qui violeraient la paix.
D'autres ambassadeurs de Philippe le Bel se rendirent bientôt près de Robert de Béthune pour l'inviter à s'acquitter de l'acte d'hommage prescrit par le traité de Pontoise, et ils étaient en même temps chargés de prêcher une croisade. Philippe le Bel conseillait au comte d'envoyer les communes flamandes lutter avec les Sarrasins, et peut-être y eût-il réussi si un événement imprévu n'eût dérangé tous ses projets.
Louis de Nevers avait obtenu de pouvoir être conduit à Paris, sous la garde de deux chevaliers et de deux sergents d'armes, pour y habiter un hôtel qui appartenait à son père, soit que ce fût celui que Marguerite de Flandre avait acheté, en 1275, de Pierre Coquillier, dans une rue voisine de la porte Saint-Eustache, qu'on nomma depuis la rue Coquillière, soit qu'on eût préféré le manoir que l'évêque de Paris, Simon de Bussy, avait donné, en 1293, à Robert de Béthune. Bientôt il osa réclamer sa liberté et se plaindre au roi de la sévérité de Guillaume de Nogaret. Une ambassade flamande, composée d'abbés et de chevaliers, était venue intercéder en sa faveur; mais le roi ne songeait point à délivrer l'héritier du comté de Flandre. Il repoussa ses prières et s'étonna de ce que l'on eût l'audace de blâmer un de ses conseillers les plus dévoués; cependant les geôliers se montrèrent moins rigoureux, et on accorda quelque liberté au captif pour célébrer la fête de l'Epiphanie; il en profita aussitôt pour s'échapper de Paris pendant la nuit et parvint à gagner la cité de Gand, où il se tint sur la rive droite de l'Escaut qui relevait de l'empire.
Dès que Philippe le Bel eut appris l'évasion de Louis de Nevers, il fit publier un ajournement où il le sommait de comparaître devant son parlement dans le délai de six semaines, à peine d'être considéré comme coupable de haute trahison. Soit que Louis de Nevers n'eût point connaissance de cette citation que les sergents du roi ne pouvaient lui signifier hors des frontières du royaume, soit qu'il n'osât point se présenter sans sauf-conduit, il ne comparut point, et le parlement, composé d'Enguerrand de Marigny, de Guillaume de Nogaret, de Pierre d'Issy et de quelques autres conseillers royaux, le déclara déchu de tous ses droits au comté de Nevers et à l'héritage du comté de Flandre.
Louis de Nevers répondit à cette sentence par un acte solennel d'appel au pape et à l'empereur qui fut lu le jour de Pâques 1313, dans l'église des Frères prêcheurs de Gand, en présence de l'abbé de Tronchiennes et d'un grand nombre de chevaliers et de bourgeois dévoués à sa cause, parmi lesquels il faut nommer Rasse de Gavre, Gérard de Masmines, Robert de Saemslacht, Gérard de Rasseghem, Gauthier d'Harlebeke, Paul de Langhemarck, Philippe Uutendale, Lannot Damman, Guillaume Bette, Guillaume Wenemare, Guillaume de Vaernewyck. Dans cette protestation contre le système tyrannique du roi de France, le jeune prince rappelait tout ce qui s'était passé depuis neuf ans. S'élevant d'abord contre le traité d'Athies, où son sceau n'avait été apposé, disait-il, que par le duc de Brabant, il se plaignait vivement des attentats dirigés contre sa propre liberté et celle de ses enfants, «ce qui a fait croire, ajoutait-il, que le roi agit ainsi pour anéantir la race et la dynastie des comtes de Flandre, afin de pouvoir réunir plus aisément à ses domaines la Flandre qu'il convoite depuis longtemps.» Plus loin, il examinait la légalité de la sentence prononcée contre lui: «Ceux qui m'ont jugé, disait-il, sont des personnes non nobles et de naissance obscure, qui ne peuvent décider, ni par droit, ni par coutume, du sang, du rang et des honneurs des nobles; cela serait contre Dieu, contre la raison, contre la nature et les bonnes mœurs, et l'on ne peut souffrir que quelques hommes du peuple foulent aux pieds notre gloire et notre puissance. La plupart d'entre eux n'espéraient-ils pas d'ailleurs recevoir une part considérable des biens qu'ils m'enlevaient? Le droit et la coutume de la cour de France ordonnent notoirement que le rang, l'honneur, la puissance et la vie des nobles soient soumis au jugement de leurs pairs, et non point à celui de la chambre du roi.» Puis il répétait toutes les accusations que les rumeurs populaires dirigeaient contre les ministres de Philippe le Bel. «Est-il permis de reconnaître le pouvoir de juger qui que ce soit à des hommes fameux par leur origine ignominieuse, leurs infamies et leurs crimes? Je citerai, entre autres, Enguerrand de Marigny et Guillaume de Nogaret: ne considère-t-on point universellement Enguerrand de Marigny comme un magicien si habile qu'il entraîne le roi à son gré vers tout ce qui lui plaît, sans qu'il écoute les conseils des personnes les plus respectables par leur position et leur dignité? N'est-il point connu de tous que Guillaume de Nogaret a osé attenter d'une main sacrilége à la vie et à l'autorité du très-saint pape Boniface VIII, de bonne mémoire? Ne savons-nous pas que les ancêtres de ce Guillaume de Nogaret ont été condamnés pour hérésie et ont péri dans les flammes qu'ils avaient méritées? Il est donc évident que ce Guillaume de Nogaret est un homme pervers et hérétique, car les fils ne ressemblent que trop souvent à leurs pères, et cependant ce sont ces deux hommes qui, n'écoutant que leurs haines, ont excité le roi contre moi!»
Quelque énergique que fût cet acte d'appel, ce ne fut qu'une manifestation stérile. Le pape se contenta d'adresser à Nicolas Caignet, confesseur du roi de France, qu'il avait récemment délégué pour inviter les princes chrétiens à se croiser, de longues lettres où il se plaignait des projets belliqueux de Louis de Nevers et des communes de Flandre, et exprimait ses vœux pour le rétablissement de la paix, lors même qu'il dût être nécessaire de modifier les traités imposés aux Flamands, ou les serments que l'on avait exigés d'eux à cet égard. Quant à l'empereur, il était retenu en Italie par les dissensions des Guelfes et des Gibelins, et la protestation du 14 avril 1313 lui avait à peine été remise lorsqu'il expira, empoisonné, le 24 août. Peut-être Henri de Luxembourg eût-il répondu à cette voix qui lui rappelait que l'empereur est supérieur à tous les princes temporels. Henri de Luxembourg devait beaucoup à la maison de Flandre à laquelle il n'était lui-même point étranger. Philippe de Thiette était mort à Naples, après avoir vaillamment servi la cause des Gibelins. Son frère, Gui de Namur, «homme d'un grand courage et d'une haute renommée,» selon le témoignage de Villani, avait également rendu le dernier soupir, emporté par une épidémie au moment où il venait de contribuer à la prise de Brescia. Enfin, Henri de Flandre remplissait dans son armée les fonctions de maréchal: aussi intrépide que Gui et que Philippe, il avait reçu de l'empereur le comté de Lodi, et peu après les Pisans lui avaient offert la seigneurie de leur république. Un grand nombre de chevaliers flamands combattaient avec lui en Italie, ils pleurèrent amèrement la perte d'un empereur dont ils chérissaient les vertus, et bientôt après, d'un commun accord, ils résolurent, dit-on, d'opposer au roi de France un nouvel adversaire, celui dont il pouvait le plus redouter la haine: il ne s'agissait de rien moins que d'élire empereur Louis de Nevers, et d'appeler tout l'empire à soutenir la querelle de la Flandre, mais la faiblesse du parti des Gibelins en Italie fit échouer leur dessein.
Cependant l'influence de Louis de Nevers semblait dominer en Flandre. Robert de Béthune avait été invité à se trouver à Paris aux fêtes de la Pentecôte pour assister à une assemblée solennelle où tous les barons devaient prendre la croix: comme le duc de Bretagne, il craignit que le roi, par une nouvelle ruse, ne cherchât dans la sainteté d'un vœu religieux un prétexte pour l'éloigner de ses Etats, et lorsque, cédant enfin aux instances des légats du pape, il se rendit à Arras, il se plaignit vivement d'avoir été trompé par Enguerrand de Marigny, en livrant au roi les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune. Sommé bientôt après par Philippe le Bel de renouveler l'hommage qu'il lui devait, il répliqua que le serment de fidélité qu'avaient prêté ses aïeux avait toujours embrassé tout le comté de Flandre dont dépendaient ces trois châtellenies, et qu'il ne pouvait prendre d'autre engagement. Le roi exigeait aussi qu'il fît abattre ses forteresses, et lui remît cinq cents hommes d'armes: il avait déclaré que le comte de Flandre «tant avoit meffait que jà paix n'en seroit s'il ne l'amendoit à sa volonté.» Robert de Béthune ne céda point: on rapporte même qu'il osa répondre, en présence d'Enguerrand de Marigny, «que le roi estoit mal conseillé, qui telle demande luy faisoit.»
Philippe le Bel se prépara dès ce moment à la guerre. Parmi les ressources qu'il employa pour remplir son trésor, sans cesse épuisé par ses intrigues ou ses crimes secrets, se trouve la taille imposée à la commune de Paris. Un grand nombre de marchands flamands qui s'étaient fixés sur les bords de la Seine y sont cités; tels sont: Thibaut le Flamand, qui donna peut-être son nom à la rue Thibaut-aux-dés; Renier le Flamand, de la rue des Bourdonnais; Guillaume le Flamand, du porche Saint-Jacques; Guillaume le Gantois, Jean le changeur, de la rue Perrin Gosselin; il semble même que Philippe le Bel les ait rançonnés avec une odieuse partialité, car Wasselin de Gand, drapier en gros dans la rue au Cerf, fut le plus imposé de tous les bourgeois de Paris: il paya deux fois plus que la paroisse des Saints-Innocents et la paroisse de Saint-Sauveur, et quatre fois plus que toute la paroisse de Saint-Laurent.
Le roi de France employa des moyens plus énergiques pour faire accepter la paix aux communes de Flandre: il avait résolu de les frapper dans les relations les plus importantes de leur commerce, et ce fut à sa prière que le roi Edouard II ordonna tout à coup, le 19 juin 1313, qu'on arrêtât dans tous les ports d'Angleterre les marchands flamands, excepté ceux d'Ypres que Philippe le Bel croyait plus favorables à ses intérêts. Cette nouvelle répandit dans toute la Flandre une consternation profonde. Si l'agriculture avait été ruinée par les guerres, l'industrie avait du moins maintenu la prospérité des communes flamandes; les vengeances de Philippe le Bel allaient enfin l'atteindre, et telle était la terreur dont les communes furent saisies, qu'elles envoyèrent leurs députés au parlement convoqué à Courtray, moins pour discuter les prétentions du roi de France que pour se hâter de s'y soumettre. Ces prétentions n'avaient jamais été plus exorbitantes: il fallait que les Flamands payassent toutes les sommes stipulées par le traité d'Athies, et qu'ils s'engageassent à démolir les fortifications de toutes leurs villes, en commençant par celles de Gand et de Bruges; ils devaient de plus donner comme gage de l'accomplissement de ces promesses le château de Courtray, et remettre un grand nombre d'otages, parmi lesquels on avait désigné Robert de Cassel, fils du comte.