Un traité qui reproduisait toutes ces dispositions fut signé à Arras le 31 juillet. Le comte de Flandre prêta sur les saints Evangiles, en présence du cardinal Nicolas Caignet, confesseur du roi, le serment de les exécuter. Immédiatement après, Robert de Cassel se constitua prisonnier et fut conduit d'abord à Pontoise, puis à Verneuil: le château de Courtray avait déjà été livré aux Français.

Cette paix avait duré neuf mois, quand vers les premiers jours de juin 1314, le roi, qui craignait de plus en plus l'influence de Louis de Nevers sur les communes flamandes, envoya en Flandre des sergents d'armes pour l'arrêter: ce fut le signal de l'insurrection. Louis de Nevers, protégé par ses amis, fit publier le 26 juin, par son procureur Nicolas de Marchiennes, une nouvelle protestation, réponse violente aux persécutions de Philippe le Bel; et les communes, s'empressant de prendre les armes, chassèrent aussitôt le bailli du roi du château de Courtray, afin que, si le sort de la Flandre devait une seconde fois se décider dans les mêmes plaines, elles n'eussent du moins plus à redouter d'attaques semblables à celles du châtelain de Lens en 1302.

Le 1er août 1314, une grande assemblée, composée principalement des députés des bonnes villes du royaume, fut tenue au palais de Paris. Philippe le Bel se montra au peuple sur un échafaud avec ses conseillers, parmi lesquels siégeait au premier rang Enguerrand de Marigny, que les chroniques de Saint-Denis appellent à la fois coadjuteur du roi et gouverneur de tout le royaume, et celui-ci exposa les motifs qui avaient donné lieu à la convocation de cette assemblée. Il rappela successivement la rébellion de Ferdinand de Portugal, coupable d'avoir oublié qu'il ne tenait le comté de Flandre que comme gardien et en sujétion de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et celle du comte Gui qui avait été une cause de dépenses incalculables. Puis il raconta que Robert de Béthune et les échevins de Flandre se montraient disposés à ne pas observer la paix qu'ils avaient acceptée. Tous ces beaux discours se terminèrent par une nouvelle demande de subsides pour soutenir une guerre qui devenait de plus en plus probable.

Par des lettres qui portent la date du 11 août, Philippe le Bel avait cité le comte de Flandre à comparaître, dans le délai de trente jours, devant son parlement, sinon tous les Flamands devaient être excommuniés, et ceux d'entre eux qui tomberaient au pouvoir du roi mis à mort sans forme de justice. Robert de Béthune envoya des députés à Paris, mais on refusa de les recevoir, et Guillaume de Nogaret déclara au nom du roi que toutes les terres tenues en fief par le comte de Flandre étaient confisquées au profit du roi, et qu'elles seraient réunies à ses domaines par la force des armes. En exécution de cette sentence, l'archevêque de Reims et l'abbé de Saint-Denis se rendirent à Tournay et y proclamèrent solennellement, aux portes de l'église de Notre-Dame, l'excommunication des Flamands. Cependant la commune de cette ville se montrait peu favorable au roi; ce qui accroissait les murmures, c'était la merveilleuse aventure du sire de Vierzon, à laquelle un grand nombre de bourgeois refusaient d'ajouter foi. Un mouvement d'insurrection éclata contre le châtelain. On le saisit et on le força d'avouer qu'il n'était qu'un pauvre paysan, nommé Jacques Ghestel, que de brillantes promesses avaient engagé à jouer le rôle qu'il avait rempli. Le peuple, dans sa colère, l'ensevelit vivant.

Déjà les communes flamandes avaient commencé la guerre. Elles s'étaient emparées du château d'Helchin et assiégeaient Lille, lorsque les hommes d'armes, convoqués à Paris par le roi de France, parurent sur toutes les frontières de la Flandre. Quatre armées allaient les attaquer à la fois: celle du roi de Navarre, fils aîné du roi, occupait Douay; celle du comte d'Evreux marchait au secours de Lille, et le comte de Valois entrait à Tournay, tandis que Philippe de Poitiers se dirigeait vers Saint-Omer.

Les milices flamandes ne reculaient point; elles étaient prêtes à combattre, quand on apprit tout à coup qu'Enguerrand de Marigny avait proposé une trêve, ratifiée aussitôt à Orchies, le 13 septembre, par le roi de Navarre: la première condition qui s'y trouvait tracée était la délivrance immédiate de Robert de Cassel et de tous les otages retenus en France. On accusa depuis Enguerrand de Marigny de s'être laissé corrompre par l'or des communes de Flandre; il eût été plus juste de voir dans sa crainte de la guerre l'image de la pusillanimité du roi. «La grande armée du roi de France, écrit le continuateur de Guillaume de Nangis, rentra honteusement dans ses foyers.»

Pour suffire aux frais de cette expédition, le roi de France avait demandé aux bourgeois le cinquième de leurs biens, aux nobles le cinquième de leurs revenus. Tant d'exactions devaient enfin soulever une résistance universelle. La France avait eu son roi Jean: elle eut comme l'Angleterre sa confédération des nobles et des communes. Les sires de Fiennes en furent les chefs en Artois, et des associations semblables se formèrent aussitôt parmi les nobles et les bourgeois du Vermandois, du Ponthieu, de la Champagne et de la Bourgogne, afin de mettre un terme aux impôts illégaux et à la falsification des monnaies, «laquelle chose, disaient-ils, nous ne pouvons soufrir, ne soutenir en bonne conscience; car ainsi perdrions nos honneurs, franchises et libertez, et nous et cils qui après nous venront.» Tous avaient juré de maintenir la liberté de la France en s'opposant vaillamment aux usurpations du pouvoir royal.

Les alliés (tel était le nom que l'on donnait aux barons et aux bourgeois des communes) se réunirent et résolurent d'aller exposer leurs plaintes au roi. «Sire, lui dirent-ils, de toutes parts l'on court aux armes, et si vous ne nous écoutez, nous sommes aussi prêts à vous combattre. Nous voulons être tous francs en France, et il est temps de réparer nos griefs; car vous n'avez cessé de piller votre peuple: vous êtes le premier de nos rois qui ait osé le soumettre à des tailles. Vous avez violé le serment que vous avez prêté à Reims, puisque vous étiez tenu de gouverner loyalement et selon droiture... Souvenez-vous plutôt de vos ancêtres, souvenez-vous du roi Louis, votre aïeul. De son temps, on ne connaissait ni les dixièmes, ni les cinquièmes. Combien on devait aimer un tel roi!» Un vieillard, presque centenaire, exprimait ainsi ses naïfs regrets pour une époque à la gloire de laquelle il n'était point étranger: c'était Jean de Joinville, l'ami et l'historien du saint roi, qui venait protester, au nom des vertus de Louis IX, contre la déloyauté de Philippe le Bel.

Philippe le Bel se vit réduit à céder et à s'incliner devant cette puissante manifestation en supprimant les maltôtes et les tailles. Triste spectacle que celui de tant de faiblesse après tant de violences et tant d'orgueil!

Le dernier acte de l'autorité du roi de France avait été l'odieuse immolation de Jacques de Molay, et l'on assurait que le grand maître de l'ordre du Temple avait ajourné au tribunal de Dieu, du haut de son bûcher, le pape, le roi et ses juges; quarante jours après, Clément V rendait le dernier soupir près d'Avignon, à peine entouré de quelques domestiques gascons qui pillèrent son trésor et l'abandonnèrent sans sépulture; six mois plus tard, le jour de la fête des Morts, le confesseur du roi, qui a été l'un des principaux accusateurs des Templiers, tombe de cheval et expire aussitôt.