Lorsque quatre siècles se seront écoulés, Fénelon, effrayé des suites désastreuses du despotisme de Louis XIV, rappellera au duc de Bourgogne le grand mouvement qui, après la mort de Philippe le Bel, agita toute la France. «Enfant de saint Louis, imitez votre père... Longtemps après sa mort, on se souvenoit encore avec attendrissement de son règne, comme de celui qui devoit servir de modèle aux autres pour tous les siècles à venir. On ne parloit que des poids, des mesures, des monnoies, des coutumes, des lois, de la police du règne du bon roi saint Louis. On croyoit ne pouvoir mieux faire que ramener tout à cette règle.»

Ces tentatives persévérantes, ces constants efforts pour rétablir l'ordre et la paix par la puissance des institutions devaient se reproduire pendant longtemps; mais leurs succès furent peu durables à chaque époque, parce que l'ambition qui animait quelques hommes était plus vive, plus énergique que ce vague sentiment du droit national disséminé dans les villes et dans les campagnes, chez des bourgeois timides ou chez de pauvres laboureurs.

En vain avait-on enfermé Enguerrand de Marigny au Temple, «hostel des templiers jadis,» avant de le conduire au gibet de Montfaucon; d'autres courtisans, que son supplice n'instruisait point, aspiraient à son autorité. Louis le Hutin est d'ailleurs le digne fils de Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre. Il temporise, il attend la désorganisation du parti des alliés pour rétablir le pouvoir absolu de son père. Il réussit déjà à intervenir comme médiateur dans les discussions soulevées entre la veuve de Philippe Hurepel, Mahaut, comtesse d'Artois, et les nobles qui s'étaient réunis à Béthune pour demander que le prévôt d'Aire, Thierri de Berruchon, fût pendu comme le sire de Marigny. Du reste, les alliés ne s'entendaient guère. Les barons étaient jaloux les uns des autres, et la plupart semblaient ne pas avoir été sincères dans leur pacte d'union avec les communes. «Comment qu'ils fussent tous jurés ensemble, dit la Chronique de Flandre, si n'estoient-ils mus tous d'une volonté; car aucuns tendoient à ce que les mauvaises coustumes fussent ostées, et les autres tendoient à mettre les bonnes villes et le plat pays tout au bas, si qu'ils peussent estre maistres d'eux.» Guillaume de Fiennes lui-même manqua à tous ses serments pour épouser la comtesse d'Artois, dont le gouvernement avait fait naître tant de plaintes.

Il est triste de raconter le rôle que remplit dans ces circonstances Louis de Nevers. Impatient de recouvrer ses comtés de Nevers et de Réthel, il se rend dans les premiers jours de mai à Paris et s'y réconcilie, au grand étonnement de tous, avec le roi de France dont il ne quitte plus la cour. Un traité secret est signé au mois de mai 1315. Il porte que, lors même que Louis de Nevers décéderait avant son père, ses fils recueilleront l'héritage du comte de Flandre, quels que soient les droits de Robert de Cassel, et Louis de Nevers s'engage vis-à-vis du roi à observer et à faire exécuter, autant que cela dépendra de lui, tous les traités imposés à la Flandre depuis dix années.

Ce fut en ce moment que Robert de Cassel, ignorant les intrigues dirigées contre lui, arriva à Paris, chargé par son père de rendre hommage au nouveau roi; mais Louis X exigea, comme première condition, qu'il fût reconnu que l'hommage du comté de Flandre ne s'étendait plus aux châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, et Robert de Cassel se retira. Le roi avait ordonné que Robert de Béthune serait tenu de se présenter lui-même à Paris pour y relever son fief; en vain Baudouin de Zonnebeke fut-il chargé d'exposer au roi que le comte de Flandre était retenu dans ses Etats par ses infirmités et sa vieillesse: Louis X poursuivait contre la Flandre les vengeances de Philippe le Bel.

La cour des pairs s'assembla le 30 juin; les ducs de Bretagne et de Bourgogne ne crurent pas devoir y assister. L'évêque de Châlons se trouvait en prison. Des douze pairs de l'ancienne monarchie, un seul siégeait: c'était l'archevêque de Rouen, Gilles Ascelin. On y eût plutôt reconnu le parlement de Philippe le Bel, car les deux frères du roi y eurent pour collègues Gauthier de Châtillon, Béraud de Mareuil et Miles de Noyers, selon la disposition du traité d'Athies, qui permettait au roi de remplacer les pairs absents par «de grans et haus hommes de son conseil.» Ils donnèrent défaut contre le comte de Flandre, et décidèrent qu'il s'était notoirement rendu coupable d'une rébellion qui entraînait l'excommunication et la forfaiture de tous ses biens.

L'arrêt de Louis X fut publié le 13 juillet; après un exposé des désobéissances des Flamands, il portait que s'ils ne se soumettaient point à la volonté du roi avant l'octave de sainte Marie Madeleine, ils encourraient toutes les clauses pénales stipulées par le traité d'Athies, et déclarait «toutes personnes qui, par faict, par parole, par conseil, par faveur et autre manière, sont et ont esté aydans et consentans des meffaicts et rébellions, excommuniés et despartis de la sainte Eglise, rebelles, traistres, parjures, ennemis et coupables de lèse-majesté.» Il confisquait «leurs autorités, dignités, honneurs, libertés, immunités, franchises, priviléges, chasteaux, terres, villes, vassaux, fiefs, hommages, jurisdictions perpétuelles et à temps, ainsi que tous autres droits et biens qu'ils peuvent avoir.» Tous les Flamands étaient proscrits du royaume; ceux que l'on arrêterait immédiatement étaient condamnés «à estre serfs et esclaves;» quant à ceux que l'on trouverait en France après l'octave de la Madeleine, on devait les mettre à mort «sans attendre aucun jugement, et en quelque lieu qu'ils fussent prins.» Il était défendu aux marchands de poursuivre leurs relations commerciales avec les Flamands, ou de leur payer les sommes qui leur étaient dues; quiconque recèlerait leurs biens devait être puni de mort; leurs dénonciateurs étaient admis à partager les bénéfices des confiscations avec les trésoriers royaux; «mais qu'ils nous rendent, ajoute l'ordonnance de Louis X, les corps vifs ou morts.»

Trois jours après, Robert de Cassel renvoya au roi l'hommage du fief de Broigny, situé en Espagne; il tenta en même temps une dernière démarche, où il appelait de l'arrêt du 14 juillet aux généreuses déclarations du mois d'avril. Dans une lettre qui fut confiée à un moine de Grammont, il observait que le traité d'Athies, quelque dur qu'il fût, n'avait point ordonné le démembrement de la Flandre, que Philippe le Bel lui-même avait renoncé à l'exécution des conditions les plus onéreuses, puisqu'il avait fait rendre la liberté aux otages donnés après le traité d'Arras; que la Flandre avait d'ailleurs le droit légitime de se plaindre des alliances du roi de France avec la maison d'Avesnes, qui n'avait jamais renoncé à ses prétentions héréditaires à la Flandre; «et bien que les gens du pays de Flandre soient simples, ajoutait-il, ne sont-ils mie si ignorans qu'ils ne voient bien et aperçoivent à quelle entente on faict telles choses et quels périls en peuvent suivre et advenir.» Puis il s'étonnait de ces mesures rigoureuses au milieu de l'enthousiasme d'un nouveau règne commencé sous de si heureux auspices, et invoquait les souvenirs d'une époque dont toute la France vénérait les bienfaits. «Votre joyeuse advenue au règne devroit estre abondante et pleine de toute grâce et pitié... Vous eussiez dû recevoir monsieur mon père en vos hommages en tel point d'estat et de franchise, comme on le tenoit anciennement du temps du roy saint Louis... Si pouvoient les Flamands fermement espérer que vous, au temps de vos joyeuses advenues au règne, et à leur humble suppliement, osteriez tous mauvais usages et nouvelletés levés en préjudice de leur ancien estat et franchise, et les remettriez à leurs anciennes coustumes et droictures, mesmement quand vous l'avez ainsy faict et octroyé aux autres de votre règne, qui le vous ont requis et demandé. Toutes choses dessudites veues, disait Robert de Cassel en terminant, j'aperçoy, si comme il me semble, tout tourner et tendre à la destruction de monseigneur mon père et de son païs de Flandres, ausquels je suis plus astraint que à nulle créature du monde; je ne puis, ne ne dois par raison plus voir, porter, ne soustenir les trop grandes durtés, inhumanités et meschiefs que on leur faict; ainçois m'astrainct droict de nature et de sang, et la foiauté que je dois à monsieur mon père. Et tout soit-il que je sois tenu à vous pour la raison du fief de Brougny, si je suis plus tenu de garder l'estat et l'honneur de monsieur mon père, et me mettray avec luy pour sauver l'honneur et l'estat de luy et de son pays, mesmement à leur défense, et en soustenant leur bon droict qui est clair et notoire à Dieu et au monde, je ne croy rien mesfaire envèrs vous, par quoy mon fief doit esloigner de moi. Très-puissant sire, si me dépars de vous, triste, dolent et en très-grand amertume de cœur de ce que les choses sont ainsy, et me tray à la partie de monsieur mon père... Dieu vous doint bon conseil!»

Louis X ne craignait plus les alliés; triomphant de leurs dissensions, il leur retirait déjà tout ce qu'il leur avait accordé. Lorsqu'il quitta Paris le 31 juillet pour aller envahir la Flandre, il remit l'oriflamme à Harpin d'Erqueries, qui avait été, aux célèbres conférences de Tournay, le collègue d'Enguerrand de Marigny et de Guillaume de Nogaret.

Le roi de France avait résolu d'exterminer les communes de Flandre par la famine, avant de les faire périr par le glaive. Les ordres les plus sévères avaient été donnés pour qu'on ne leur portât point de denrées de France. Le comte de Hainaut et le duc Jean de Brabant devaient les repousser de leurs frontières. Le roi se vantait aussi de leur fermer la mer. Dès le 18 juillet, il avait écrit au roi d'Angleterre pour lui faire part de la sentence prononcée contre le comte de Flandre. «Pour ce, lui disait-il, nous vous requérons, sur la féauté et l'amour en quoi vous estes tenu à nous et les alliances qui sont entre vous et nous, que les dits Flamens, nos ennemis, avec tous leurs biens, là où il porront estre trovés, faites prendre et mettre par devers vous, comme forfaits à vous, serfs et esclaves à tous jours.» Il réclamait en même temps l'envoi d'une flotte anglaise sur les côtes de la Flandre; mais Edouard II ne pouvait disposer de ses vaisseaux qui combattaient les Ecossais, et au lieu de faire arrêter les marchans flamands comme «serfs et esclaves,» il leur accorda un délai de quarante jours pour sortir de son royaume.