Guillaume d'Avesne, comte de Hollande et de Hainaut, montrait plus de zèle contre la maison de Dampierre. Il s'était engagé, moyennant un subside de cent quarante mille livres bons petits parisis, à attaquer la Flandre avec cinquante mille hommes. En effet, il ne tarda point à réunir une nombreuse armée: on craignait qu'il ne débarquât dans le Zwyn ou n'envahît l'île de Cadzand, et déjà les communes flamandes, trompées par de faux bruits, envoyaient leurs hommes d'armes de ce côté, lorsqu'on apprit que le comte Guillaume d'Avesnes remontait l'Escaut avec onze cents navires ornés de somptueuses bannières, et se dirigeait vers Anvers, au son des trompettes et des concerts des ménestrels. Partout où il passait il faisait brûler les villages et livrait les campagnes voisines du fleuve à la dévastation. Ce fut ainsi qu'il s'avança jusqu'auprès de Rupelmonde.

Cependant le roi de France était entré le 2 septembre à Lille. «Il conduisait avec lui, dit un historien contemporain, une armée telle qu'aucun roi de France n'en avait jamais eue de si redoutable ni de si puissante; il était lui-même très-irrité contre les Flamands dont il voulait se venger en subjuguant tout leur pays.» Les hommes d'armes français, qui obéissaient à cinquante-quatre comtes, se réunirent au nord de Lille, à Bondues: de là ils s'avancèrent vers ces plaines fatales de Courtray, où blanchissaient encore les ossements de leurs pères. Louis X avait placé son camp entre Lauwe et Belleghem: il avait ordonné la construction d'un pont sur la Lys; mais les milices flamandes, qui se tenaient de l'autre côté de la rivière, le détruisirent. Il fallait donc que le roi continuât sa marche, mais il hésitait; deux lieues à peine le séparaient du ruisseau de Groeninghe. Des pluies continuelles se succédaient avec une telle violence que la mémoire des hommes n'en connaissait point d'exemple. Les chevaux s'enfonçaient dans la boue; tous les chemins étaient devenus impraticables pour les chariots qui transportaient les vivres; les chevaliers eux-mêmes ne trouvaient plus d'abri dans leurs tentes. En vain des sergents d'armes avaient-ils essayé de se consoler de leur inaction en allant piller quelques villages ou quelques fermes isolées: ils s'égaraient ou tombaient dans les embûches qu'on leur préparait, et la plupart ne reparaissaient point; on racontait déjà dans le camp français que les communes flamandes accouraient pour entourer l'armée de toutes parts: Louis X assembla ses barons et décida qu'il fallait renoncer à la guerre pour chercher un refuge à Tournay.

Telle fut la précipitation que mirent les Français dans leur retraite, qu'ils se contentèrent de brûler quelques-unes de leurs tentes et abandonnèrent toutes leurs machines, leurs chariots et leurs approvisionnements. Cette scène de confusion se passait au milieu de la nuit, de peur que les communes flamandes ne remarquassent ce mouvement et ne cherchassent à en profiter. Lorsque, aux premières heures du jour, on vint annoncer aux échevins de Tournay que l'on apercevait au loin une multitude de chevaliers et de fantassins français se pressant en désordre vers l'Escaut, ils crurent qu'une autre bataille de Courtray avait été livrée, et firent fermer les portes de la ville. Enfin, à l'heure des vêpres, au milieu d'un violent orage, l'un des fugitifs, épuisé de faim et de soif, fit demander l'hospitalité à l'abbaye de Saint-Martin. Un seul moine se rendit au devant de lui pour le recevoir: c'était le roi de France. Il resta quatre jours à Tournay, puis partit pour Paris.

Le comte Guillaume d'Avesnes avait brûlé Baechten, et se préparait à assiéger Rupelmonde quand il reçut la nouvelle de la retraite du roi. Il eut soin de la cacher, et faisant prendre les armes à tous les siens sous le prétexte d'aller punir quelques pêcheurs qui avaient arrêté des barques chargées de vivres, il se dirigea vers Calloo où il fit incendier toutes les habitations et percer les digues; de là, il retourna en Hollande.

Malgré les efforts des vaisseaux français et hollandais, auxquels se joignirent ceux que l'amiral anglais, Jean de Stourmey, avait récemment ramenés d'Ecosse, une flotte flamande, secondée par les navires du port de Bayonne, n'avait cessé de tenir la mer et d'enlever les blés et les vins de France. En même temps, les communes de Brabant s'empressaient, malgré la défense du duc Jean, de partager avec les communes flamandes les approvisionnements qu'une longue disette les obligeait à faire venir des pays voisins.

Gauthier de Châtillon n'avait pu effacer la honte de Louis le Hutin en s'emparant du château d'Helchin, après avoir mis quelques Flamands en fuite près du pont d'Espierres: les milices de nos communes parcouraient tout l'Artois sans trouver de résistance. Un cardinal se rendit en Flandre, afin de chercher à mettre un terme à ces scènes de pillage et de désolation; par ses soins fut conclue une trêve qui devait durer jusqu'au 22 juillet 1316.

Au milieu de ces discordes et de ces malheurs une horrible contagion s'était déclarée et faisait sentir plus vivement le besoin de la paix. Les uns attribuaient la peste aux pluies de l'automne; les autres la croyaient le résultat de la famine qui tourmentait les pauvres: le tiers de la population succomba dans le nord de l'Europe. A Tournay, ses ravages furent affreux, et parmi les villes de la Flandre qui comptèrent le plus de victimes, on peut citer celle d'Ypres.

La peste régnait encore, lorsque le roi Louis X mourut presque subitement à Vincennes le 4 juin. Il ne laissait que des filles de sa première femme, Marguerite de Bourgogne; mais la reine Clémence de Hongrie était grosse au moment de sa mort. L'aîné des frères de Louis X, Philippe de Poitiers, qui fut depuis surnommé Philippe le Long, se fit proclamer régent, grâce à l'appui de Gauthier de Châtillon, qui saluait, dans le comte de Poitiers, le digne héritier de Philippe le Bel et de Louis le Hutin.

Les députés des communes flamandes s'étaient rendus en France pour y négocier la paix; des conférences s'ouvrirent à Pontoise; ils y obtinrent que les relations commerciales fussent rétablies, mais les conditions qu'on leur proposa étaient rudes et dures. Le régent du royaume exigeait que le comte de Flandre prît part à la première croisade qui serait prêchée par le pape; que Robert de Cassel fît successivement un pèlerinage à Notre-Dame de Vauvert, à Notre-Dame de Rochemadour, à Notre-Dame du Puy, à Saint-Gilles en Provence et à Saint-Jacques de Compostelle. Les châteaux de Courtray et de Cassel devaient être démolis; les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune ne pouvaient plus être réclamées par le comte de Flandre, qui était tenu d'accepter l'arbitrage du comte de Poitiers dans ses différends avec le comte de Hainaut. De plus, il fallait qu'il assurât l'héritage de ses Etats à l'aîné des fils de Louis de Nevers, qui épouserait la fille de Louis, comte d'Evreux, fils de Philippe le Hardi. Un délai, qui devait expirer le 1er août, fut accordé aux communes flamandes pour qu'elles délibérassent.

Les députés de la Flandre ne tardèrent point à retourner à Paris, et ils y signèrent le 10 août une convention relative à la prolongation des trêves. De nouvelles négociations eurent lieu, mais elles n'amenèrent aucun résultat favorable, et le 1er septembre, les députés des communes flamandes acceptèrent les propositions qui leur avaient été faites au mois de juillet par Jacques de Maubeuge, telles que nous les avons rapportées plus haut.