Cependant le pape avait résolu de faire une nouvelle tentative auprès des communes flamandes, avant de confirmer l'excommunication prononcée à Paris. Il chargea de ce soin deux frères mineurs, dont l'un appartenait à la Flandre, Etienne de Nérac et Guillaume de Gand; le troisième légat, qui avait été peut-être désigné sur la recommandation du roi de France, était un frère prêcheur de Paris, nommé Pierre de la Palu, qui figurera plus tard dans le procès de Robert d'Artois comme le docile instrument des volontés de Philippe de Valois. On racontait de toutes parts que Pierre de la Palu avait répété à Paris, dans une procession solennelle, les discours les plus violents de maître Réginald, et qu'il avait même ajouté qu'il était permis de mettre à mort les Flamands excommuniés, aussi bien que des chiens. S'il était au pouvoir de Guillaume de Gand de faire réussir une démarche dont le but était la conciliation, la présence de Pierre de la Palu dans cette ambassade devait nécessairement la rendre impossible, car il apprit bientôt lui-même combien il était haï de ce peuple qu'on l'accusait d'avoir insulté. Aussi, dès qu'il fut à Courtray et pendant qu'il faisait demander au comte en quel lieu il pourrait s'acquitter de sa mission, il réfléchit sur sa position et la trouva périlleuse. De concert avec ses collègues, il résolut de mettre désormais la plus grande modération dans ses paroles et de s'abstenir de menaces, parce que les Flamands, inaccessibles à tout sentiment de crainte, semblaient plus disposés à s'en irriter qu'à s'en laisser effrayer. Il jugea même convenable de leur parler de leur gloire nationale, afin de les adoucir en flattant leur vanité. Frère Guillaume de Gand fut chargé d'écrire au confesseur du comte de Flandre qu'ils espéraient un bon accueil, puisque leur ambassade serait toute pacifique.
Le 10 mai, les trois religieux arrivèrent à Bruges. On les conduisit aussitôt à l'hôtel du comte où étaient réunis un grand nombre d'échevins, de conseillers et de députés de toutes les villes de Flandre. «Vous êtes chargés de sommer les communes d'exécuter la sentence du pape, leur dit Baudouin de Zonnebeke; voici leurs procureurs; vous pouvez leur expliquer votre message.» Ils réclamèrent un délai de deux jours; mais Baudouin de Zonnebeke prit la parole et demanda à Pierre de la Palu s'il était vrai qu'il eût comparé, à Paris, les bonnes gens de Flandre à des Sarrasins et à des chiens. Pierre de la Palu le nia fort énergiquement, et ajouta qu'il désirait au contraire que le pape admît l'appel des Flamands contre l'excommunication prononcée à la requête du roi de France. Si cette excommunication était injuste à ses yeux, pourquoi l'observait-il en quittant ses habits sacerdotaux dans les provinces flamandes? Telle fut la deuxième question de Baudouin de Zonnebeke: on eût voulu que les légats choisis par Jean XXII avec l'assentiment de Philippe le Long donnassent l'exemple de la désobéissance vis-à-vis du pape et vis-à-vis du roi. Cette fois, l'embarras de Pierre de la Palu fut visible; il allégua quatre raisons dans sa réponse: la première, que puisqu'il n'était pas Flamand, il n'était pas compris dans un acte d'appel qu'il comparait à un bouclier protecteur; la seconde, qu'il avait une connaissance plus exacte de l'excommunication qui avait été prononcée à Paris; la troisième, que la maxime du sage était de s'abstenir dans le doute; la quatrième, qu'étant Français, il devait se conformer à l'opinion adoptée par les Français. Aucune de ces raisons ne paraissait fort satisfaisante; on murmurait de toutes parts autour de lui, et le pauvre moine, l'esprit troublé par tous les récits qui se répandaient en France sur la cruauté des communes de Flandre, s'écria en tremblant: «Je suis entre vos mains, et ne puis mourir qu'une fois!» Ainsi se termina cette assemblée.
Le surlendemain, frère Guillaume de Gand fut chargé d'expliquer les bulles du pape, mais son discours ne fut qu'un long commentaire de quelques textes de l'Ecriture sainte. Puis, Pierre de la Palu chercha à remplir son message en le déguisant sous la forme d'un apologue. «Il y avait un homme ayant deux fils auxquels il ordonna de se rendre dans sa vigne. L'un promit de lui obéir et n'y alla pas; l'autre refusa, mais il y alla. Vous aviez promis au pape de suivre ses conseils et vous ne le faites point, tandis que le roi qui n'avait pas voulu s'y engager est prêt à le faire.»—«Jamais, interrompit le comte, nous n'avons pris l'engagement de nous conformer à l'avis du pape.»—Ceci se passait dans le réfectoire du couvent des Frères mineurs, où se trouvaient les députés de la commune de Bruges. Pierre de la Palu jugea prudent de changer aussitôt de langage. «Il me semble, poursuivit-il, qu'il existe un motif qui doit vous exciter fortement à maintenir la paix: tout le monde reconnaît que jusqu'à ce jour vous avez eu l'honneur de toutes les guerres, mais le roi vous reproche de ne pas vouloir de paix: conformez-vous donc au conseil du pape et il n'y aura personne qui ne vous estime et ne vous honore.» Cependant le comte promit de répondre aux bulles pontificales, et les trois frères mineurs partirent pour Ypres d'où ils se rendirent à Courtray, puis ils rentrèrent en France. Le comte de Savoie, Henri de Sully, et d'autres courtisans avaient déjà raconté à Philippe le Long que les légats du pape avaient célébré le courage des Flamands et avaient même approuvé leur acte d'appel; aussi Pierre de la Palu ne réussit-il point à se disculper de leurs attaques; il avait pris pour thème de sa justification: «Il est nécessaire qu'il y ait des scandales, mais malheur à celui qui les fait naître!«—«S'il vous arrive jamais, s'écria le seigneur de Sully, d'oser répéter de semblables choses en présence du pape, nous vous considérerons comme l'ennemi du roi.» Pierre de la Palu fut privé de ses fonctions de légat. Son successeur fut un autre frère mineur nommé Bernard Guy.
Il avait été toutefois convenu à Bruges que les députés des communes flamandes s'assembleraient à Compiègne, après les fêtes de l'Assomption, pour y conférer avec les conseillers du roi de France, en présence des légats pontificaux; mais Philippe le Long était tellement irrité de tout ce qui avait eu lieu que, sans attendre plus longtemps, et comme s'il était assuré d'avance de l'inutilité de toute négociation, il écrivit le 4 juin aux feudataires du royaume pour qu'ils se réunissent à Arras au commencement du mois de septembre. En même temps, apprenant que Louis de Nevers, retiré dans le comté de Réthel et toujours dominé par son caractère inquiet et remuant, avait conclu une alliance avec l'évêque de Verdun et le sire d'Aspremont contre le comte de Bar, il envoya Gauthier de Châtillon, l'un des arbitres désignés par le traité de Gisors, terminer ces différends par la force des armes, et allégua ce prétexte pour confisquer les comtés de Nevers et de Réthel.
Avant les derniers jours de juin, Louis de Nevers était rentré fugitif en Flandre avec ses enfants pour y chercher un asile contre la colère du roi de France: mais des ambassadeurs français l'y suivirent et le sommèrent de comparaître aussi aux conférences de Compiègne pour s'y justifier de tous les griefs qu'en lui reprochait. Ces menaces, les préparatifs belliqueux du roi, la nouvelle du procès instruit contre Pierre de la Palu, qui commença le 1er juillet, parurent aux communes comme à Louis de Nevers lui-même des motifs suffisants pour ne point envoyer leurs députés à l'assemblée de Compiègne, et des historiens de ce temps racontent que les conseillers du roi qui se trouvaient dans cette ville n'y virent arriver que deux jeunes bergers, qui répondirent à toutes leurs questions: «Quelques brebis manquent à notre troupeau: nous sommes venus ici pour les chercher.»
Cependant Jean XXII ne renonce point à sa mission apostolique de prêcher la paix au milieu de toutes les discordes: noble prérogative, reconnue par les peuples et par les rois, qui fut la gloire de la papauté au moyen-âge. Les légats qu'il a désignés en 1318, comme successeurs de Pierre de la Palu et de ses collègues, interposèrent de nouveau leur médiation, et après l'avoir fait accepter au roi de France, qui avait pu se convaincre qu'en ce moment une guerre contre la Flandre serait impopulaire, ils l'offrirent aux Flamands avec une nouvelle instance et obtinrent qu'une autre conférence eût lieu à Compiègne le 7 octobre 1318. Les députés des communes flamandes y reproduisirent toutes les demandes qu'ils avaient portées à Avignon. Ce fut en vain que l'évêque de Mende, l'un des conseillers du roi, attaqua dans un langage véhément des prétentions si exorbitantes et si étranges, disant que par la première ils se proposaient de soumettre le roi à l'autorité de ses sujets et de livrer ses Etats à l'anarchie; que par la seconde ils voulaient lui faire subir le jugement des pairs qui ne possèdent aucune juridiction et ne peuvent prononcer comme juges, bien que dans quelques cas déterminés le roi les convoque pour qu'ils l'assistent, et qu'enfin par la troisième ils cherchaient, ce dont il n'y avait pas d'exemple, à placer le roi, qui ne reconnaît la supériorité de personne sur la terre dans les choses temporelles, sous la dépendance d'une puissance étrangère, et il ajoutait que les Flamands étaient si évidemment guidés par leur malice et non par la raison, qu'ils déclaraient eux-mêmes être prêts à renoncer à toutes ces garanties, si on leur restituait les trois châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune. Les trois députés des communes se montraient inébranlables dans leur résolution.
Cependant le pape Jean XXII avait chargé son neveu le cardinal Gosselin de terminer les affaires de Flandre, soit par la douceur, soit par les moyens de rigueur, lui ordonnant de ne revenir auprès de lui que lorsqu'il y aurait réussi. A peine était-il arrivé à Paris, qu'il manda à l'évêque de Tournay de prononcer la sentence d'interdit et de se rendre en Flandre près de Robert de Béthune pour la lui signifier; mais l'évêque de Tournay, craignant que cette mission n'offrît quelque danger, la confia à deux clercs qui furent en effet retenus prisonniers par l'ordre du comte, de peur qu'ils n'excitassent quelque sédition dans les grandes villes du pays.
Le roi de France se préparait activement à la guerre qu'il prévoyait depuis longtemps: dès février, il avait défendu tous les tournois, par une lettre adressée au bailli de Vermandois, «quar, disait-il, si nous le souffririons à faire, nous ne pourrions pas avoir les nobles de nostre royaume si prestement pour nous aidier à nostre guerre.» Le connétable, Gauthier de Châtillon, avait reçu le commandement des hommes d'armes qui devaient envahir la Flandre.
Quelques jours avaient suffi pour modifier profondément la situation du pays. Louis de Nevers, qui exerçait sur les communes une influence d'autant plus grande qu'il s'était placé sans cesse à la tête des bourgeois mécontents pour les seconder dans leurs luttes et dans leurs plaintes contre le gouvernement si déplorable de Robert de Béthune, ne cherchait plus qu'à calmer leur courage. Séduit par les largesses de ceux qui naguère n'avaient que des fers pour lui, il avait changé de langage et glorifiait les ennemis contre lesquels il avait si énergiquement invoqué l'indignation des hommes et les vengeances de Dieu. Les communes de Flandre étaient prêtes à s'armer avec Louis de Nevers: sa trahison avait suffi pour ébranler leur zèle. Leurs milices suivirent à peine jusqu'à Cassel le comte de Flandre, qui leur montra vainement un vieux parchemin remontant à l'époque de Baudouin de Constantinople pour leur prouver ses droits à la possession des cités d'Aire et de Saint-Omer; les bourgeois ne l'écoutaient point. Lorsqu'il fut question de traverser la Lys, les Gantois s'écrièrent tout d'une voix qu'ils ne le feraient point. Le comte voulut les y contraindre; mais ils persistèrent dans leur refus, et Robert de Béthune fut réduit à renoncer à son projet de combattre l'invasion étrangère pour étouffer une guerre civile.
Le roi l'avait de nouveau cité, le 27 septembre, à comparaître à Paris: il résistait encore quand il apprit que l'aîné de ses fils entraînant avec lui les députés des communes, s'était rendu à Aire pour traiter de la paix avec Henri de Sully. Louis de Nevers y avait obtenu amnistie entière du roi pour son alliance avec Gobert d'Aspremont: il avait promis de faire exécuter le traité du 1er septembre 1316, et d'amener son père à Paris. Une autre convention était relative au mariage de Louis, fils du comte de Nevers. Il avait été fiancé en 1316 à la fille du comte d'Evreux; mais l'année suivante, le comte de Valois, devenu chef d'une ligue politique et n'écoutant que son ambition, voulut lui donner la main de l'une de ses filles. Les négociations avaient été conduites avec tant d'activité, que le jour du mariage était déjà fixé lorsque le roi annonça qu'il choisissait lui-même pour son gendre le petit-fils de Robert de Béthune, auquel son aïeul assura de nouveau la succession du comté de Flandre, quels que fussent les droits éventuels de Robert de Cassel.