Le cardinal Gosselin partit aussitôt pour Tournay, où le vieux comte de Flandre ne tarda pas à arriver. Leur entrevue eut lieu dans l'église de Saint-Léger: le vieux prince se jeta en pleurant aux genoux du légat; il protestait qu'il était disposé à faire tout ce qu'on lui demanderait, pourvu qu'on le dispensât du payement de deux cent mille livres stipulé par le traité du 1er septembre 1316, et promit de se trouver à Paris vers la mi-carême. Le cardinal fit immédiatement proclamer la paix, et toute la ville retentit du son des cloches et du chant des actions de grâces.
Peu après, le 7 janvier 1319 (v. st.), dans une assemblée solennelle tenue au Louvre, le roi déclara qu'il était prêt à se conformer à l'arbitrage du pape, «quoique sa décision contînt des choses étranges et onéreuses dont il n'y avait d'exemple ni sous son règne, ni sous celui de ses prédécesseurs;» ensuite il invita les pairs qui étaient présents (c'étaient les comtes de Valois, de Clermont et de Saint-Pol, l'archevêque de Reims, les évêques de Beauvais, de Noyon et de Châlons, le duc de Bourgogne et la comtesse d'Artois) à se porter pour lui, comme le pape l'avait prescrit, garants de l'exécution du traité; mais la plupart répliquèrent qu'il était grave de s'engager ainsi dans des affaires qui leur étaient étrangères et qu'ils en délibéreraient. Par d'autres motifs, les comtes de Valois et de Clermont observaient aussi que la sentence arbitrale contenait «aucunes choses estranges et non accoustumées des rois, ne du lignage, ne des pers de France,» et demandaient que les Flamands se conformassent d'abord au traité. Ces discussions élevèrent de nouveaux obstacles au rétablissement de la paix. Robert de Béthune y trouva un prétexte qu'il saisit avec empressement pour ne pas se rendre à Paris. La timidité qu'il avait montrée vis-à-vis des rois de France dans les premières années de son gouvernement s'était changée, à mesure que ses forces s'affaiblissaient, en un sentiment plus profond de terreur: le joug qu'il avait porté si longtemps était sans cesse présent à sa mémoire, et, prêt à descendre dans la tombe, il cherchait à repousser le fantôme odieux qui troublait ses jours et ses nuits.
Robert de Béthune ne pouvait plus rien pour résister aux intrigues de Philippe le Long. Toutes les communes réclamaient la paix, et elles eussent peut-être dépouillé le comte de Flandre de son autorité pour la donner à son fils, s'il n'eût consenti à accompagner leurs députés près du roi vers les derniers jours du mois d'avril 1320. Ils s'approchait des portes de Paris lorsqu'on lui annonça que le roi de France venait au devant de lui; il s'inclina humblement, mais il ne répondit rien au discours de Philippe le Long. Louis de Nevers lui lut les paroles de l'hommage qu'il devait prononcer; il les répéta, puis on lui porta le traité du 1er septembre 1316 pour qu'il l'approuvât. Cependant, dès que l'on arriva à la clause relative à la cession des châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, il s'écria énergiquement que cette cession était nulle, parce qu'il n'y avait jamais vu que la remise d'un gage provisoire, ajoutant que, si on lui avait fait sceller un autre engagement, c'était une fraude d'Enguerrand de Marigny. Il fallut ajourner l'entrevue. Le roi se montrait fort mécontent; on l'entendit jurer, par l'âme de Philippe le Bel, que le comte de Flandre ne recouvrerait jamais les trois châtellenies, et il pria ses oncles, les comtes de Valois et de la Marche, et les autres barons qui l'entouraient, de prononcer le même serment. Sa colère s'accrut quand il apprit que le comte de Flandre avait fui de Paris pour rentrer dans ses Etats.
Louis de Nevers venait de renouveler à Philippe le Long son serment d'obéissance; il engagea vivement les députés des communes à suivre son père et à le ramener à la cour du roi. Ceux-ci le crurent et atteignirent aisément le vieux prince à trois lieues de Paris, dans un village où il s'était arrêté avec un seul serviteur pour y passer la nuit. «Seigneur, lui dirent-ils, quoique nos procurations ne semblent pas nous permettre de ratifier la paix sans votre assentiment, nous savons bien que si nous revenions en Flandre sans l'avoir conclue, nos têtes ne resteraient pas longtemps protégées par nos chaperons, et nous sommes résolus à ne point quitter la France avant d'avoir terminé toutes les négociations avec le roi.» Robert de Béthune comprit à leur langage qu'il était menacé d'une insurrection dont l'aîné de ses fils eût été le chef: il courba la tête et se tut. Quelques jours plus tard, le 5 mai 1320, on lui fit ratifier le traité de 1316, et il déclara de plus renoncer au serment des pairs qui formait la principale sûreté promise par le roi. Lorsqu'on s'occupa de la conclusion du mariage de Marguerite de France, la résistance du vieillard se ranima; il s'indignait de voir son petit-fils choisir pour compagne la petite-fille de Philippe le Bel. Cette fois il fallut l'intervention du cardinal Gosselin pour l'apaiser; et peu après, au mois de juillet, le fils aîné du comte de Nevers épousa solennellement Marguerite, qui avait à peine huit ans.
Vers la même époque, le roi pardonna aux chefs des insurgés d'Artois, qui continuaient depuis six années à représenter le parti naguère si puissant des alliés. Il permit même au comte de Flandre de recevoir dans ses Etats son beau-frère, Jean de Fiennes, qui avait pris la plus grande part aux deux mouvements qui avaient successivement éclaté à la fin du règne de Philippe le Bel et au commencement du règne de Philippe le Long. D'autres alliés qui s'étaient réfugiés en Flandre ne furent point compris dans ces conventions: c'étaient, entre autres, Ferri de Pecquigny et le sire de Renty; ils considéraient cet oubli de la part du comte comme une violation de la confédération qu'il avait autrefois conclue avec eux, et résolurent de se venger de Louis de Nevers, à qui ils imputaient tout ce qui avait eu lieu. Le sire de Fiennes les appuyait aussi bien que Robert de Cassel. En 1319, le comte de Flandre avait fait un testament, par lequel il léguait à son second fils le comté d'Alost, Grammont, le pays de Waes et les Quatre-Métiers; ce don avait été révoqué lorsque Louis de Nevers, triomphant, conduisit son père au parlement de Paris. Robert de Cassel ne l'ignorait point: osa-t-il s'arrêter à la pensée d'un fratricide?
C'était vers la fin de l'année 1320: Robert de Béthune, rentré en Flandre, cherchait quelque repos aux longues angoisses de sa vie, quand les sires de Pecquigny et de Renty lui amenèrent un jeune homme qui répandait des larmes abondantes: il avouait qu'il avait été chargé de l'empoisonner. «Et pourquoi l'eussiez-vous fait?» demanda le vieillard. Le jeune homme reprit: «Je ne faisais que ce qui m'a été commandé, car votre fils, le comte de Nevers, voulait que j'obéisse en toute chose à frère Gauthier, de l'ordre des ermites de Saint-Guillaume.» Robert de Béthune aimait beaucoup ce moine: il fut troublé de cette révélation. On ajoute qu'il découvrit que sa mort devait être le signal d'un complot qui aurait livré toute la Flandre au roi de France. Quoi qu'il en soit, Robert de Béthune crut à la vérité de ces aveux, et chargea le second de ses fils de prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer le projet des conspirateurs.
Louis de Nevers s'était retiré à Beveren avec Rasse de Gavre, et refusait d'obéir aux ordres de son père. Une nuit qu'il revenait d'un voyage qu'il avait fait près du duc de Brabant, il se vit arrêté et renversé de son cheval, dans une forêt près de Bornhem, par des hommes d'armes placés sous les ordres de Ferri de Pecquigny, qui venait d'être créé bailli de Waes, et on le conduisit au château de Viane. Robert de Cassel en fut bientôt instruit, et, en vertu de l'autorité qui lui avait été déléguée, il fit adresser au châtelain de Viane des lettres ainsi conçues: «Nous vous mandons que, ces lettres veues, sans delay, vous faciez couper la teste à Loys, nostre fils, et si vous ne le faictes, nous nous en prendrons à vous.» Le chancelier de Flandre refusa de les sceller, mais Robert de Cassel prit lui-même le sceau et l'apposa sur la sentence de mort. Heureusement le châtelain de Viane recula devant le rôle de bourreau. «Sire, dit-il au comte de Nevers, voyez les lettres que monseigneur votre père m'envoie.»—«Au nom de Dieu, reprit le prince, ne vous hâtez pas, car je ne puis croire que monseigneur sache rien de ces lettres.»—«Eh bien, continua le châtelain, pour l'amour de vous, je me mettrai en aventure: j'irai savoir de votre père s'il a donné ces lettres, et s'il en est ainsi, je baillerai le château à quelque autre gentilhomme, et je m'en irai hors du pays.» Le châtelain de Viane se rendit donc à Male où se trouvait le vieux comte de Flandre, et lui ayant montré les lettres, il ajouta: «Sire, j'ai fait votre commandement, car je n'osais y désobéir.»—«Quoi! châtelain, s'écria tristement Robert, mon fils est-il mort?» Mais le châtelain, ému de sa douleur, s'empressa de le rassurer en lui disant: «Sire, calmez-vous: votre fils vit encore.»
Cependant, les députés des communes et un grand nombre de notables bourgeois vinrent supplier Robert de Béthune d'oublier les torts du comte de Nevers; le roi de France appuya leurs efforts. Les enfants du prisonnier mêlèrent leurs larmes à ces prières, et un historien contemporain leur attribue l'honneur d'avoir sauvé leur père. Enfin, le 6 avril 1321 (v. st.), un notaire reçut son acte de soumission. Deux jours après, il fut conduit à l'abbaye de Saint-Bernard, où il déclara, en présence du duc de Brabant, du comte de Namur, de Robert de Cassel et de Ferri de Pecquigny, qu'il demandait pardon à son père de ses offenses vis-à-vis de lui. Le jour de la solennité de Pâques, il se rendit, accompagné de la comtesse de Nevers et de ses fils, au château de Courtray pour réitérer la même promesse. On lui avait fait sceller une charte par laquelle il s'engageait à ne garder aucune rancune, ni contre Robert de Cassel, ni contre Ferri de Pecquigny et les autres chevaliers de la maison du comte qui l'avaient arrêté, et de plus à quitter la Flandre dans le délai de huit jours, pour n'y rentrer que par l'exprès commandement de son père; l'on exigea que toutes les communes de Flandre, pleines de zèle pour ses intérêts, ratifiassent cette convention. On prétendait que c'était Robert de Cassel qui avait forcé son frère à prendre cet engagement, afin qu'il lui fût plus facile, à la mort de Robert de Béthune, de s'emparer du gouvernement du comté, et cette accusation est d'autant plus vraisemblable que, bien que l'héritier du comte de Flandre, en promettant de sceller le testament de son père, eût fait des réserves pour les cas de «déshéritance greveuse,» on ne l'en contraignit pas moins à écrire de sa propre main au bas de cette déclaration: «Quelque il soient, approbo.»
Dès que Louis de Nevers fut sorti du château de Rupelmonde, il se retira à Paris et y mourut peu après, le 6 juillet 1322.
Le 17 septembre, Robert de Béthune, âgé de quatre-vingt-deux ans, rendait le dernier soupir à Ypres.