Maximilien sortit de Bruges par la porte de Sainte-Croix. Les députés des états le reconduisirent à quelque distance de la ville et reçurent de nouveau la promesse qu'il serait fidèle à la paix. «Monseigneur, disait Philippe de Clèves au roi des Romains, vous estes maintenant vostre francq homme et hors de tout emprisonnement. Veuillez me dire franchement vostre intention. Est-ce vostre volonté de tenir la paix que nous avons jurée?» Maximilien le rassura en lui disant: «Beau cousin de Clèves, le traité de la paix, tel que je l'ay promis et juré, je le vueil entretenir sans infraction.»
L'enthousiasme qui accueillait le terme de ces longues discordes était sincère. On chantait et on dansait dans toutes les rues, quand les musiciens placés au haut de la tour des Halles s'interrompirent tout à coup. Ils voyaient s'élever des tourbillons de flamme et de fumée autour de Male. C'étaient les Allemands du duc de Saxe, accourus au devant du roi des Romains, qui saluaient son arrivée en incendiant les chaumières des laboureurs.
Le sire de Beveren se dirigea vers Male pour aller reconnaître ce qui s'y passait. Il revint avec une lettre fort douce où le roi des Romains déclarait qu'il était étranger aux fureurs des Allemands, et ajoutait que si l'on envoyait cinquante mille florins au duc de Saxe, il s'éloignerait immédiatement. On accéda à cette prière, et dès le lendemain on reçut une nouvelle lettre de Maximilien qui demandait qu'on délivrât deux de ses otages. On y consentit; mais ces concessions ne devaient qu'encourager de plus en plus la mauvaise foi du roi des Romains. Des Allemands enlevèrent le sire de la Gruuthuse et le conduisirent au château de Rupelmonde, au moment même où les Brugeois rendaient la liberté au comte de Hanau et au sire de Falckenstein.
L'armée de l'Empereur approchait de Gand, et le duc de Saxe avait déjà été rejoint au camp de Male par quelques capitaines allemands qui se vantaient d'effacer dans le sang des Brugeois les traces encore toutes récentes de la captivité du roi des Romains; Maximilien s'était lui-même retiré dans la forteresse de Hulst, centre des excursions de toutes les bandes armées qui pillaient le pays depuis la Lys jusqu'à la mer. Il n'avait jamais eu l'intention de se montrer fidèle à son serment, jugeant qu'il suffisait qu'il lui eût été imposé par la nécessité pour qu'il eût le droit de le violer. Au moment même où il chargeait son chancelier de négocier les conditions de la paix, le sire d'Ysselstein pressait en son nom les princes allemands d'assembler leurs hommes d'armes, et dès qu'il se vit hors de tout péril, il se hâta de publier un manifeste où il déclarait que s'il avait eu le projet de s'emparer de Bruges, rien n'eût pu l'en empêcher, mais que les communes flamandes ne l'en avaient accusé, en oubliant tous les services qu'il leur avait rendus, qu'afin de pouvoir remettre son fils au roi de France aussi aisément qu'ils lui avaient livré sa fille.
Trois jours seulement s'étaient écoulés depuis que la paix du 16 mai avait été publiée dans toutes les villes, lorsque Maximilien adressa à leurs habitants un message pour leur annoncer qu'il était résolu à ne point l'observer, et en même temps il les invitait à envoyer des vivres au camp des Allemands à Ninove. «La main qui naguère encore portait des chaînes, dit un poète apologiste du roi des Romains, avait ressaisi l'épée.»
Le repos de la Flandre avait à peine duré quelques heures. Le tocsin résonnait de nouveau dans les cités, dans les bourgs, dans les villages. Les bourgeois, témoins du parjure du roi des Romains, soupçonnaient partout des trahisons.
Cependant Philippe de Clèves, otage de Maximilien, protesta par sa loyauté contre la mauvaise foi qui était devenue le vice de ce temps. «Monseigneur, écrit-il le 9 juin au roi des Romains, en l'acquit de mon serment par doubte d'offenser Dieu, nostre créateur, j'ay promis aux trois membres de Flandre de les aider et assister: ce que je vous signifie à très-grand regret de cœur et très-dolent: car en tant qu'il touche vostre noble personne, comme vostre très-humble parent, je vouldroye vous faire tout service et honneur; mais en tant qu'il touche l'observation de mon serment, je me suis obligé à Dieu, souverain roy des roys.» Le sire de Clèves devint capitaine général de l'armée flamande. Philippe de Bourgogne, sire de Beveren, qui avait comme lui juré le traité du 16 mai, et le sire de Chantraine lui-même, qui, des remparts de l'Ecluse, avait menacé les Brugeois de représailles s'ils retenaient Maximilien, se hâtèrent de suivre son exemple. Sous Philippe de Clèves, le parti des communes se réveille et se reconstitue. D'une part, il dompte la faction anarchique qui voulait relever l'échafaud d'Hugonet et d'Humbercourt pour y faire monter le chancelier de Maximilien et les nobles allemands prisonniers au Gravesteen; d'autre part, on le voit entouré des sires de la Gruuthuse, d'Halewyn, de Stavele, de Lichtervelde, réprimer les fureurs des Allemands qui se répandent dans tout le pays, ravageant tout ce qui est abandonné, reculant devant tout ce qui résiste. Le 8 juin, ils ont surpris Deynze pendant la nuit et y ont tout mis à feu et à sang; Roulers a éprouvé le même sort. Les habitants, réfugiés dans l'église avec leurs femmes et leurs enfants, ont péri dans les flammes qui consument les autels. Mais ils se voient arrêtés devant les remparts d'Ypres, où les bourgeois se tiennent en armes près de leurs canons, et bientôt ils se trouvent réduits à demander une trêve. «Nous ne voulons pas de trêve avec les Allemands!» répondent les magistrats de Bruges; et en même temps, les doyens des métiers de Gand écrivent au marquis de Bade: «Vous nous parlez de paix et de traités: quel est le Dieu que le roi des Romains peut désormais prendre à témoin de ses serments?»
Si les Brugeois sont arrêtés devant quelques châteaux, si leur capitaine, Antoine de Fletre, est fait prisonnier dans un combat près de Coxide, Jean de la Gruuthuse répare ces revers en enlevant près de Termonde un convoi qu'attendait Maximilien. Un avantage plus important est le mouvement des bourgeois de l'Ecluse, qui, à la voix de Philippe de Clèves, s'associent à la cause des trois membres de Flandre. Les Allemands s'efforcent inutilement de reconquérir cette forteresse, vraie citadelle de Bruges, malgré la distance qui l'en sépare; Maximilien n'est pas plus heureux au siége du bourg de Damme, encore dépositaire, à cette époque, d'immenses richesses qui allaient se retirer de ses entrepôts comme le commerce se retirait de Bruges. Il a promis le pillage à ses hommes d'armes, à défaut d'argent pour payer leur solde; mais ils sont repoussés après un sanglant assaut, et le roi des Romains se voit réduit à s'éloigner précipitamment, abandonnant son camp et ses approvisionnements. Le frère du marquis de Bade est resté parmi les morts, et la garnison flamande conserve comme de glorieux trophées les étendards des archevêques de Cologne et de Mayence.
C'est en vain que Maximilien s'est allié au duc de Bretagne et cherche à ce prix à obtenir la main de la jeune héritière de ce duché, comme jadis il obtint celle de la jeune héritière du duché de Bourgogne; c'est en vain que le duc de Bretagne attend sur le rivage qu'illustra Jeanne de Montfort des hommes d'armes venus de Flandre pour soutenir la rébellion du duc d'Orléans; Maximilien est trop faible pour lui faire parvenir les secours qu'il lui a promis, et tandis qu'il échoue devant Damme, Charles VIII, fortifié par la victoire de Saint-Aubin du Cormier, se prépare à protéger les communes flamandes contre les efforts de l'armée impériale en envoyant douze cents chevaux aux Gantois et à peu près le même nombre aux bourgeois de Bruges. Le sire de Crèvecœur, qui les a suivis à Ypres avec de nouvelles forces, met en déroute, avec le secours des habitants de Courtray, les Allemands et la garnison de Lille, qui cherche à s'opposer à son passage. Dixmude et Nieuport appelent Philippe de Clèves; les Allemands ont évacué Bergues; ceux qui occupent la forteresse d'Audenarde sont enfermés dans ses murailles. On apprend enfin, le 31 juillet, que l'Empereur a quitté la Flandre. Il se retire à Anvers, où il fait publier deux déclarations: l'une, «pour dégrader monseigneur Philippe de Clèves de son honneur par ban impérial;» l'autre, pour justifier son expédition; cependant les états généraux assemblés à Anvers élèvent la voix au milieu même des bannerets allemands de Frédéric III, pour exprimer de nouvelles plaintes sur l'inexécution du traité d'Arras.
Maximilien s'était retiré en Zélande, où il réunissait de nombreux vaisseaux, frétés dans les ports de la Baltique. Il eût voulu y joindre des navires zélandais, mais les bourgeois de Middelbourg lui avaient répondu: «Nous nous inquiétons peu du roi des Romains; c'est avec ceux de Gand, d'Ypres et de Bruges que nous voulons vivre et mourir.» La flotte allemande, repoussée à Biervliet, réussit à surprendre Nieuport. De là, les Allemands allèrent reconquérir Dunkerque et Saint-Omer, et incendier une foule de bourgs et de villages jusqu'aux portes d'Ypres et de Thourout. Pendant que ceci se passait en Flandre, Maximilien cherchait à envahir le Brabant; mais Philippe de Clèves le défit complètement, et ce fut à grand'peine qu'il parvint à regagner Anvers avec cinquante hommes. Bruxelles, Louvain, Nivelles, Vilvorde ouvraient leurs portes aux milices flamandes; Liége les appuyait; Lille, Douay et Orchies se liaient de nouveau par un traité de neutralité qui ne leur était pas moins favorable. Enfin le sire de Brederode entrait en Hollande, suivi de deux mille Brugeois, et y faisait reconnaître, de concert avec l'ancienne faction des Hoeks, le conseil des princes du sang mainbourgs pendant la minorité du duc Philippe, tel que le traité du 16 mai l'avait constitué.