Le bailli de Bellefontaine arriva devant Barcelone dans le courant du mois de juin. L’amiral du Casse lui remit immédiatement le commandement en chef de l’armée navale et fit voile vers la France. Il débarqua à Collioure dans les premiers jours de juillet. De cette ville, il se rendit à Toulouse, où il séjourna quelque temps pour se remettre des fatigues de la route. A la fin du mois, il partit pour Cauterets, où il devait prendre les eaux, voyageant à petites journées. Il était accompagné de son aide de camp M. de la Rigaudière. La saison thermale qu’il passa dans les Pyrénées lui fit du bien, et au mois de septembre il profita d’une légère amélioration dans l’état de sa santé pour se mettre en marche vers Paris, afin d’y retrouver sa famille.
Il n’y arriva qu’au commencement du mois de novembre, ayant dû s’arrêter constamment par suite des fatigues qu’il éprouvait; sa femme et sa fille furent effrayées du changement qui s’était opéré en lui. Elles l’entourèrent des soins les plus tendres, mais toute leur sollicitude ne put arrêter les progrès de la maladie. Dès que le printemps fut venu, les médecins ordonnèrent les eaux de Bourbon-l’Archambault; la science devait être impuissante à prolonger les jours de cet homme de bien, dont le nom est inscrit dans nos fastes maritimes comme celui d’un des plus habiles marins du siècle de Louis XIV, si fertile en capitaines illustres des armées de terre et de mer. Les blessures de du Casse s’étaient ouvertes de nouveau. Aussi, à peine fut-il à Bourbon, qu’il expira entre les bras de son gendre, le marquis de Roye, dans la nuit du 24 au 25 juin. Il fut enterré dans l’église de la ville, ainsi que le constate l’acte suivant:
«Aujourd’hui, vingt-septième jour du mois de juin mil sept cent quinze, a été inhumé dans l’église de céans, en la chapelle de Saint-Georges, devant l’autel Saint-Crépin, très-haut et très-puissant seigneur messire Jean Ducasse, lieutenant général des armées navales du Roy, commandeur de l’ordre militaire de Saint-Louis, capitaine général de l’armée d’Espagne, chevalier de la Toison-d’Or, décédé le vingt-cinq à trois heures du matin, âgé d’environ soixante-cinq ans, en la maison de M. Bourdier de Lamoulière, auxquels convoi et enterrement a été présent très-haut et très-puissant seigneur messire Louis de Roye de La Rochefoucauld, lieutenant général des galères de France et chevalier de l’ordre militaire de Saint-Louis, et M. Charles de Bottière, chirurgien du corps du roi, maître chirurgien à Paris, qui ont signé.
«(Signé) Louis de Roye de La Rochefoucauld, de Bottière, Bourdier et Chazelet, curé archiprêtre.»
Saint-Simon retombe encore, à propos de la mort de du Casse, dans les mêmes erreurs sur la profession du père de l’amiral et sur la naissance de ce dernier. Ces erreurs, nous les avons déjà signalées et rectifiées plus haut.
Le duc enregistre cette mort dans les termes suivants:
«Du Casse mourut fort âgé et plus cassé encore de fatigues et de blessures. Il était fils d’un vendeur de jambons de Bayonne, et de ce pays-là où ils sont assez volontiers gens de mer. Il aima mieux s’embarquer que suivre le métier de son père, et se fit flibustier. Il se fit bientôt remarquer parmi eux par sa valeur, son jugement, son humanité. En peu de temps ses actions l’élevèrent à la qualité d’un de leurs chefs. Sa réputation le tira de ce métier pour entrer dans la marine du Roi, où il se signala si bien qu’il devint promptement chef d’escadre, puis lieutenant général, grades dans lesquels il fit glorieusement parler de lui, et où il eut encore le bonheur de gagner gros, sans soupçon de bassesse. Il servit si utilement le roi d’Espagne, même de sa bourse, qu’il eut la Toison, qui n’était pas accoutumée à tomber sur de pareilles épaules. La considération générale qu’il s’était acquise, même du Roi et de ses ministres, ni l’autorité, où sa capacité et ses succès l’avaient établi dans la marine, ne purent le gâter. Il était fort obligeant et avait beaucoup d’esprit, avec une sorte d’éloquence naturelle, et même hors des choses de son métier il y avait plaisir et profit à l’entendre parler. Il aimait l’État et le bien pour le bien, qui est chose devenue bien rare.»
Charlevoix, le savant historien des Antilles, écrivait quelques années plus tard:
«M. du Casse était un homme dont la valeur allait de pair avec la prudence, que son habileté mettait toujours au-dessus des plus fâcheux contre-temps, qui, dans quelque extrémité qu’il se soit trouvé, n’a jamais manqué de ressources, mais les a toujours cherchées dans son courage et sa vertu.»
L’histoire a ratifié ce jugement, porté par un contemporain.