Jean entendait avec le plus beau flegme du monde toutes les sages exhortations de son parrain, et persévérait dans sa folle existence.
Il fit tant et si bien qu’il s’aperçut, au commencement de l’année 1704, qu’il avait entièrement dissipé son faible patrimoine. Trouvant que la bourse de sa sœur et de son beau-frère, très-bons et très-indulgents pour ses peccadilles, devait être considérée par lui comme sienne propre, il s’avisa de vouloir y puiser. Une première fois ce fut facile, une seconde moins; une troisième demande ne fut pas accueillie. Le beau-frère refusa, non pas qu’il manquât de générosité, mais dans l’espoir de faire changer Jean de conduite et de l’amener à suivre ses avis.
«Un oncle est un caissier donné par la nature,» devait écrire plus tard un poëte dramatique; c’était assez l’opinion du jeune homme. Refusé, de sa sœur, il s’adressa à son parrain. Celui-ci reçut la requête au moment où il allait prendre la mer avec le comte de Toulouse. Il répondit à Jean qu’il était tout disposé à faire ce que déjà il avait proposé; que la campagne prête à s’ouvrir était une occasion unique; qu’il l’engageait donc à le rejoindre, se chargeant de lui obtenir une commission pour servir près de lui, sur son vaisseau; ajoutant qu’à cette condition sa bourse lui serait ouverte et qu’il en pourrait user largement; mais que s’il refusait, il ne devait plus compter sur l’oncle et parrain.
Jean du Casse, malgré tout ce que put dire sa famille, refusa net les propositions de l’amiral et imagina, pour faire pièce à ses parents de Bayonne, le plus singulier plan de conduite. Il achète une barque, l’amarre à la rive gauche de l’Adour et fait publier par le crieur public à travers les rues de la ville que «Le sieur Jean du Casse se tiendra chaque jour, du lever au coucher du soleil, à la disposition de ses concitoyens, pour faire traverser l’Adour, moyennant un sol par homme et sans rétribution pour les dames et damoiselles.»
Cette annonce fit le bonheur des habitants de la ville. Tout Bayonne fut voir le beau-frère du riche Jean de Vidon, le neveu du célèbre chef d’escadre chevalier de Saint-Louis, conduisant gravement sa barque et acceptant un sou de n’importe qui pour la traversée du fleuve.
Le jeune homme écrivit à sa sœur qu’il s’était empressé de déférer aux sages avis de son mari en se rendant utile à ses compatriotes, aux conseils de leur oncle en se faisant marin puisqu’il naviguait sur l’Adour; il signa sa lettre: Jean du Casse, batelier.
Ce véritable tour d’écolier fit rire toute la ville, excepté les Vidon. Néanmoins ils ne voulurent pas céder. Ils avaient seulement grande crainte que cette belle équipée ne vînt aux oreilles de leur oncle, qui aurait pu mal prendre la chose, étant devenu fier et assez orgueilleux depuis le mariage de sa fille avec un gentilhomme de la maison de la Rochefoucauld.
Jean exerçait, depuis quelque temps, ses nouvelles fonctions de batelier, consciencieusement, à la grande joie de tous ses amis, les gandins de l’époque dans la bonne ville de Bayonne, lorsqu’une jeune et jolie personne, originaire de Saubusse, Mlle Estiennette de Jordain, riche orpheline, qui vivait à Bayonne chez des parents éloignés M. et Mme de Saint-Forcet, se présenta, avec eux pour passer l’Adour et se rendre au bourg Saint-Esprit.
Pendant la traversée, Estiennette de Jordain, gaie comme une pensionnaire de vingt ans échappée de son couvent, riait aux éclats de toutes les réflexions qu’elle faisait à voix basse à ses deux parents, et qui lui étaient inspirées par la vue du batelier qu’elle avait connu dans une condition bien différente. Elle s’agita tant et si bien qu’elle tomba dans le fleuve. Confier le gouvernail du frêle esquif à M. de Saint-Forcet et se jeter à l’eau fut pour Jean l’affaire d’un instant. Il saisit la jeune fille prête à périr et vint la déposer entre les bras des siens. Revenue à elle, ses premiers regards furent pour son sauveur. Le lendemain celui-ci, ayant été savoir de ses nouvelles, fut reçu par toute la famille qui l’engagea à renouveler sa visite. Un jeune homme de vingt-quatre ans ne se fait jamais prier pour aller voir une belle personne. Il revint le lendemain, puis le surlendemain, et les jours suivants; le résultat de ses visites fut que la jeune fille déclara qu’elle n’aurait jamais d’autre mari que lui. Les parents s’y opposèrent, objectant le manque de fortune du futur; mais son beau-frère Vidon, ayant reçu les confidences du jeune homme également amoureux, vint lever tous les obstacles en déclarant qu’il donnait à Jean un intérêt dans ses affaires d’armateur; dès lors on ne songea plus qu’aux apprêts du mariage qui fut célébré au mois d’août 1704.
Mademoiselle de Jordain[9] exigea que l’on inscrivît dans l’acte que son mari était batelier, afin que ce mot rappelât dans l’avenir, à la mémoire de ses futurs enfants, le courageux dévouement de leur père.