Brémand ne se laissa pas imposer par ce ton hautain et quelque peu ironique du Hollandais. Il déclara qu’il agissait comme ses instructions le lui prescrivaient et qu’il n’avait pas à craindre un désaveu. Voyant la fermeté de Brémand, le Hollandais sollicita la faveur d’être conduit auprès de du Casse. L’officier français y consentit et le fit mener devant son chef. M. de Hopsake répéta à du Casse ce qu’il avait déjà dit. Il reçut les mêmes réponses. Toutefois du Casse, aussi fin que brave, sentant combien le calme et la paix étaient nécessaires encore à la colonie naissante pour prospérer, proposa au Hollandais, s’il consentait à se retirer de bonne grâce, sans opérer aucune descente, de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire, à lui et à son équipage, pour leur retour en Europe.
L’ex-gouverneur avait bien vu qu’il ne serait pas de force à entrer en lutte avec les Français, commandés par des chefs aussi énergiques; il accepta les propositions qui lui étaient faites, et promit tout ce qu’on voulut.
Généreux, usant de procédés délicats, du Casse, après avoir reçu la parole de son ennemi, se hâta de renvoyer seul l’officier qui l’avait accompagné, et déclara au Hollandais qu’il était libre de rejoindre son navire.
Du Casse s’était trompé en pensant qu’il pouvait avoir confiance en cet homme. Il l’avait traité comme il aurait traité un gentilhomme français, esclave de l’honneur et de la foi jurée. Ce n’est point ainsi qu’il faut agir avec les représentants des nations mercantiles. Que de fois nous l’avons éprouvé, dans les temps passés, et dans des temps plus rapprochés de nous!...
Abusant des facilités que le gouverneur français lui avait laissées, Hopsake, au lieu de s’en retourner directement à son bord, à la rade de Gorée, se fit conduire à Joal.
De là, il se rendit à Portudal et ensuite à Rufisk; il passa quelques jours dans chacune de ces localités.
Contrairement au serment qu’il avait fait de ne rien entreprendre contre les Français, son voyage à Joal, Portudal et Rufisk n’avait d’autre but que de soulever les populations africaines contre la domination française.
«Quoi! disait-il aux rois nègres, vous souffrez le joug tyrannique des Français? mais ils sont cruels. Les Hollandais sont plus humains et plus traitables. Du temps où ils trafiquaient seuls sur vos côtes, ne vous en aperceviez-vous donc pas? Si vous vouliez nous rendre le privilége du commerce exclusif dans votre pays, et chasser l’insolente nation, quel bénéfice pour vous! Tout ce qui vous est vendu en ce moment à des prix si élevés, nous vous le donnerions moitié meilleur marché. Je pars pour la Hollande, afin d’aller chercher pour vous des cargaisons considérables. J’en reviendrai avec un grand nombre de vaisseaux de guerre qui permettront à mes compatriotes de reconquérir Gorée et les comptoirs. Donnez-nous aide et appui, nous ne voulons que votre bien. Avec nous, vous vous enrichirez; avec les Français, il n’en saurait être de même.»
Hopsake avait touché la corde sensible. L’intérêt était en jeu, mobile puissant chez tous les hommes et combien plus encore chez les nègres, dont la cupidité est justement proverbiale. Les rois africains prêtèrent volontiers l’oreille aux suggestions du Hollandais.
Ce dernier leur persuada que la compagnie de France n’était plus protégée par le roi; que, livrée à ses propres forces, elle était hors d’état de résister à une attaque sérieuse. Bref, il fut convenu entre cet officier et les chefs sénégaliens que ceux-ci égorgeraient les employés français, pilleraient leurs marchandises et brûleraient leurs cases.