Au siècle du grand roi, les voyages étaient longs; il fallut du temps à du Casse pour aller et revenir du Béarn; aussi trouva-t-il, à son retour à Paris, de grandes modifications dans la question de l’établissement de la traite en Amérique. La nouvelle de la concession royale n’était pas plutôt parvenue à Saint-Domingue que tous les colons, craignant la concurrence commerciale qu’allait leur faire la compagnie, déclarèrent qu’ils jetteraient à la mer tous les agents qui essaieraient de faire la traite. Quand du Casse arriva à Paris, ses collègues les directeurs de la compagnie du Sénégal lui firent lire une lettre du comte de Pouancey, gouverneur de Saint-Domingue, au ministre de la marine, dans laquelle le gouverneur rendait compte des émeutes que le nom seul de la compagnie faisait éclater dans l’île, et déclarait qu’il n’était pas en mesure de mettre par la force les rebelles à la raison.
Du Casse, moins alarmé que ses collègues, proposa d’aller, de sa personne, à Saint-Domingue, s’assurer de l’état des esprits et d’essayer de calmer cette effervescence.
La confiance qu’il inspirait était si grande, que cette proposition, transmise à l’assemblée générale de la compagnie, remplit de joie tous les intéressés. Elle fut accueillie avec acclamation, et du Casse ne tarda pas à partir pour Saint-Domingue.
Il débarqua dans le port du Cap, ville principale de la colonie, et s’occupa aussitôt de l’installation du bureau de la traite des noirs et de l’habitation des agents de la compagnie. Les colons, apprenant son arrivée et voyant ses préparatifs, se portèrent en masse à l’habitation, proférant des menaces de mort. Leurs vociférations ne purent émouvoir du Casse et le faire sortir de son calme.
Le gouverneur toutefois fut impuissant à faire rentrer dans le devoir la population, qui, le jour suivant, vint, les armes à la main, exiger le réembarquement de du Casse. Ce dernier ne se déconcerta pas plus que la veille et pria les mutinés de choisir quelques-uns d’entre eux avec lesquels il pût prendre des engagements. La foule, pensant qu’il ne demandait qu’à céder, lui envoya des délégués.
Du Casse les reçut fort courtoisement, leur donna communication des ordres du roi qui l’autorisaient à agir comme il le faisait, leur déclara que la compagnie, entrant dans les vues du souverain, ne voulait, comme Sa Majesté, que le bien des habitants; leur expliqua les avantages qu’ils devaient retirer de l’établissement de la traite, leur demanda si aucun d’eux oserait douter de la bienveillance du roi à leur égard, et fit adroitement comprendre aux délégués que, s’il était obligé de se retirer sans avoir accompli sa mission, ce serait eux qu’il dénoncerait au roi comme l’en ayant empêché. Cela leur donna lieu de réfléchir. Du Casse les congédia, en leur disant qu’il allait songer à leur réclamation; que de leur côté ils eussent à expliquer ses raisons à leurs concitoyens, et que, s’ils voulaient revenir le jour suivant, il leur ferait connaître définitivement le parti auquel il se serait arrêté.
Le lendemain, la majeure partie de la population revint, mais cette fois non armée. Les principaux meneurs, impuissants à maîtriser l’insurrection qu’ils avaient fomentée, débordés, comme cela arrive à tous ceux qui déchaînent l’émeute, épouvantés de la responsabilité qu’ils voyaient du Casse prêt à faire retomber sur leurs têtes, avaient obtenu de leurs compatriotes de venir sans armes. Prévoyant bien que du Casse ne céderait pas, sachant d’autre part que le gouverneur avait ordre de l’appuyer, même par la force, ils redoutaient un conflit sanglant, dont la justice royale les aurait à bon droit accusés d’être les principaux auteurs.
Du Casse, qui, dans cette crise, devait montrer une fois de plus une habileté, une adresse et un art de persuasion dignes du plus fin diplomate, était décidé à n’employer la violence qu’à la dernière extrémité et après avoir inutilement usé de tous les moyens de conciliation.
Il était déjà parvenu à intimider les principaux meneurs, à séparer leurs intérêts de ceux du reste des habitants, à priver ainsi l’insurrection de ses chefs. Il devait achever par son sang-froid, par son éloquence, de faire bientôt tout rentrer dans l’ordre.
Lorsqu’il se vit en présence de la foule, il déclara qu’il était sous la sauvegarde du roi, dont il ne faisait qu’exécuter les ordres; que d’ailleurs leurs délégués avaient dû leur faire connaître les intentions de Sa Majesté... Il fut interrompu par le cri presque général: Vive le roi sans Compagnie!