Voyant que sur la masse irresponsable cette tactique ne réussissait pas, il changea de langage et fit vibrer en eux une corde sensible chez la plupart des hommes, celle de l’intérêt.
Il affirma que le roi, en chargeant la compagnie de transporter des nègres dans les colonies d’Amérique, n’avait qu’un but et un désir, l’accroissement de la prospérité et du bien-être des colons. Il expliqua «que, si les colonies languissaient, c’est qu’elles n’avaient pas un nombre de bras suffisants pour retirer le profit qu’il était facile d’obtenir; que la multiplication des nègres serait pour les habitants un avantage très-grand, qu’ils n’appréciaient pas à sa juste valeur, parce qu’ils ne le connaissaient pas, mais qu’incessamment ils béniraient la compagnie d’avoir donné ainsi de l’extension à la culture et à l’industrie.»
Ces quelques mots calmèrent une partie des mutinés, mais d’autres se mirent à crier qu’il n’y avait pas besoin de compagnie pour cela; que chacun devait être libre, et que la compagnie voulait accaparer tout le commerce.
«Vous êtes dans l’erreur, leur répliqua du Casse; ni moi, ni ceux qui m’ont envoyé vers vous et chargé de leurs affaires, n’ont d’autre but que de vous procurer des nègres. Vous vous imaginez que le roi vous a engagés vis-à-vis de nous, au détriment de vos priviléges: il n’en est rien, au contraire, c’est nous qui sommes engagés envers vous. Nous sommes tenus de vous fournir, tous les ans, deux mille nègres, que rien ne vous oblige à nous acheter. Ceux qui vous ont trompés sont ceux qui voient que tous les produits du pays vont être en bien plus grande abondance, par suite du nombre de nègres que vous aurez à votre disposition. Des concurrents surgiront, et par suite ils ne pourront conserver le monopole de l’exportation. En face d’une telle situation, vous ne subirez plus leur loi; bien plus, entre des négociants rivaux, vous pourrez choisir ceux qui vous offriront les prix les plus avantageux. Vous voyez donc que nous ne toucherons en rien aux priviléges dont vous jouissez, que nous ne gênerons en rien votre commerce, et que par la force des choses nous favoriserons son développement.»
Il continua longtemps encore à développer sa pensée, et finit par les persuader que leur intérêt voulait qu’ils laissassent établir le bureau pour la traite; il parvint à se faire accepter, lui et ses projets, par toute la population de Saint-Domingue. Les plus opposants avouèrent qu’ils s’étaient alarmés mal à propos. On consentit alors à tout ce qu’il voulut. Le comptoir fut donc établi; du Casse, après avoir pris toutes les mesures nécessaires pour assurer le succès des opérations, revint en France.
A son arrivée, il déclara que tout était apaisé, que les colons en avaient passé par où il avait voulu, qu’ils étaient prêts à bien recevoir les agents de la compagnie. Cette nouvelle provoqua un véritable enthousiasme de la part des intéressés. Ses collègues, remplis d’admiration pour lui, ne pouvaient croire cependant à un succès aussi complet; ils n’osaient charger personne du premier transport des nègres, et ils le prièrent de vouloir bien remplir cette difficile mission. Du Casse accepta.
La compagnie fit équiper un navire de vingt-six canons, appelé la Bannière. Du Casse en prit le commandement. Il mit à la voile de la rade du Havre. Les vents dans la Manche sont souvent violents et dangereux; avant d’avoir pu gagner l’océan Atlantique, du Casse fut jeté sur les côtes d’Angleterre, où une violente tempête le contraignit à relâcher. Là, une longue et douloureuse maladie menaçant de le retenir des mois entiers, il ne voulut pas que les armateurs souffrissent de ce délai: il fit appareiller le navire, dont il donna le commandement à son second. Celui-ci partit, après avoir reçu de son capitaine de minutieuses instructions, grâce auxquelles son voyage s’opéra heureusement.
Quant à du Casse, il resta plusieurs mois en Angleterre entre la vie et la mort. Aussitôt guéri, il montra que la maladie n’avait pas abattu son courage. Il fit de ses propres deniers l’acquisition d’un autre bâtiment pour aller à Curaçao acheter des nègres qu’il voulait revendre à Saint-Domingue. Comme la France était en guerre avec le gouvernement des Provinces-Unies, il se munit d’une commission de l’amirauté d’Angleterre.
Il aborda en Amérique à l’île de Saint-Christophe. Cette colonie était sous le commandement du chevalier de Saint-Laurent. Ce dernier lui donna une commission française pour le faire reconnaître au besoin. Ils ne se doutaient guère l’un et l’autre que cette précaution serait une source de dangers. Du Casse approchait de Curaçao, lorsqu’il rencontra un vaisseau hollandais de fort tonnage, dont le capitaine le héla, lui ordonnant d’amener et de lui montrer sa commission. Sur la réponse qu’un coup de mer avait emporté sa chaloupe, du Casse vit arriver celle du Hollandais, sur laquelle il fut contraint de monter.
L’officier néerlandais, qui commandait la chaloupe, resta en otage sur le vaisseau français. Du Casse mit imprudemment sa cabine à sa disposition pendant son absence. L’officier, curieux et mal élevé, ou peut-être ayant reçu l’ordre de chercher à découvrir la nationalité vraie du navire, une fois seul, fureta les papiers et poussa l’indiscrétion jusqu’à ouvrir une boîte posée sur une table.