Voici la lettre de M. d’Orvilliers:

«Monseigneur,

«Je ne vous mande pas les raisons qui ont empêché la réussite du projet que l’on avait fait pour la prise de Surinam et de ce qui s’est passé à Barbiche: M. du Casse doit vous en rendre compte amplement. Tout ce que je peux vous assurer, monseigneur, c’est qu’il n’a pas tenu à lui si l’entreprise n’a pas eu son effet, puisque l’on ne peut pas avoir agi dans cette affaire avec plus de conduite, d’énergie et de vigueur qu’il l’a fait, mais il s’est trouvé des conjonctures qui ont rendu l’affaire impossible.»

Comme nous l’avons dit, malgré les forces considérables des Hollandais à Surinam, malgré leurs bâtiments et leur nombreuse artillerie, du Casse avait voulu d’abord tenter le sort des armes. Il fit ses dispositions d’attaque, mais l’impossibilité de trouver un point favorable à l’atterrissage le décida bientôt à abandonner une entreprise impraticable. Il se borna, pour l’instant, à se porter sur une petite colonie batave, dite de Berbice, qu’il mit à contribution. Toutefois, ce léger avantage n’était pas pour notre intrépide marin une compensation à la non-réussite devant Surinam; il conçut le hardi projet d’une descente au Mexique, décidé à un sacrifice considérable de ses propres deniers pour se procurer des soldats. Il se rendit avec cette intention à la Martinique. Mais, lorsqu’il voulut mettre ce projet à exécution et lever des hommes, le comte de Blénac, gouverneur de la colonie, s’y opposa formellement.

Le comte de Blénac, d’un caractère timide, mécontent d’ailleurs de ce que du Casse, qui se croyait, avec raison, indépendant de lui, ne lui avait pas, à son arrivée, présenté sa commission, profita de son titre de gouverneur de la Martinique pour défendre de lever un seul homme dans l’étendue de son gouvernement. En outre, ayant l’intention de faire lui-même une expédition contre l’île Saint-Christophe, une des petites Antilles, et voulant employer à cet effet deux des bâtiments de l’escadre de du Casse, il se trouvait naturellement opposé pour le moment à toute tentative sur le Mexique.

Du Casse fit à ce sujet un long rapport au ministre, dans lequel il expose son projet. Son intention aurait été de prendre mille cinq cents flibustiers à Saint-Domingue et d’opérer une descente avec eux, soit à la Vera-Cruz, soit à Carthagène. Revenant à son désaccord avec le comte de Blénac, du Casse écrit: «Ma conduite lui a paru désagréable; il s’est trouvé que son grief venait de ce que je ne lui avais pas rapporté ma commission et mes instructions, ainsi qu’il le déclara à M. d’Arbouville.»

Toutefois, le principal motif qui porta du Casse à abandonner pour l’instant son projet sur le Mexique fut la prétention que les flibustiers élevèrent sur leurs parts de prise. Du Casse termine sa lettre, qui est en même temps son rapport sur l’expédition de Surinam, par ces mots: «Pour moi, je pourrais bien vous jurer n’avoir fait ni dit aucune chose contre M. de Blénac, ni contre la modestie; il a voulu même insinuer à tout le monde que j’avais péché contre la conduite dans l’attaque de Surinam, et pour cela il a pris son héros, le fils de Daspoigny, qui était à mon bord où il eut grand peur, quoiqu’il fût garanti.»

Du Casse ayant renoncé à son expédition contre le Mexique et ayant mis trois de ses bâtiments à la disposition du comte de Blénac pour son attaque de Saint-Christophe, le gouverneur de la Martinique partit, le 22 juillet 1689, avec les vaisseaux la Perle et le Cheval marin et les trois de du Casse, plus un navire flibustier portant quelques troupes de débarquement. Notre marin toujours disposé à servir utilement son pays, mettant de côté toute question d’amour-propre et de rancune personnelle, accompagnait Blénac.

En moins d’un mois, le comte de Blénac et du Casse, aidés par la partie française de l’île Saint-Christophe, forcèrent la colonie anglaise à capituler.

Malheureusement, les troupes avaient dévasté un grand nombre de propriétés de Saint-Christophe, ainsi que le dit du Casse à la fin de sa relation, et que le confirme le comte de Blénac, dans son rapport, où on lit ce qui suit: