«En investissant le fort, les soldats ont mis le feu aux habitations; on a cependant garanti de l’incendie celles des catholiques, et même on n’a fait aucun trouble à deux demoiselles et à un habitant qui ont promis de faire abjuration. On les entretiendra dans l’espérance d’être maintenues dans la possession jusqu’à ce qu’on ait reçu les ordres du roi. Cette conduite engagera ceux qui sont restés à recevoir avec plus de soumission les lois qu’on leur imposera et en fera peut-être revenir d’autres.»
Quoiqu’on ait pu dire et écrire sur l’intolérance du Grand roi, la cour désapprouva les actes de vandalisme commis contre les protestants restés fidèles à leur foi, et, en marge du rapport, sont écrits de la main même du ministre ces quelques mots: Il fallait garantir du feu les habitations des huguenots comme celles des catholiques.
De ces ménagements à l’égard des protestants, prescrits moins de quatre ans après la révocation de l’édit de Nantes, ne peut-on pas conclure que le souverain n’avait ni commandé ni approuvé les excès auxquels donna lieu l’ordonnance du 22 octobre 1685? Le peuple de France, qui avait foi en la justice de ses princes, murmurait parfois dans ses jours de détresse: Ah! si le roi le savait!
Le bon sens populaire avait raison.
Quels fâcheux résultats a souvent amenés l’exagération ou la fausse interprétation d’une décision par des agents subalternes, maladroits ou mal intentionnés! Et dans l’entourage des princes on en rencontre toujours.
Que de violences commises au nom de Louis XIV et à son insu! Pour faire exécuter la révocation de l’édit de Nantes, il eût fallu des ministres donnant comme mot d’ordre à leurs subordonnés cette recommandation du prince de Talleyrand: Surtout pas de zèle.
A ce moment, le Grand roi avait Louvois, le Bismarck de cette époque, plus habile à assurer le présent qu’à prévoir l’avenir.
Pour faire prévaloir leur politique, en 1685 comme en 1875, le ministre de Louis XIV et celui de l’empereur Guillaume, à deux siècles d’intervalle, ne reculent pas plus devant l’incendie d’un pays ennemi que devant la persécution religieuse contre leurs propres compatriotes, courbant les peuples sous leur implacable volonté et préparant ainsi ces orages terribles au souffle desquels disparaissent des sociétés entières.
Saint-Christophe pris, du Casse, incapable de rester inactif, jugeant sa présence inutile, songea à retourner en France. Comme il ramenait avec lui plusieurs vaisseaux, il voulut faire profiter le commerce de son voyage, en remplaçant par des produits coloniaux les vivres dont ses bâtiments avaient été chargés pour son expédition à leur départ. Il envoya à Saint-Domingue plusieurs petits navires, avec mission de charger du tabac et du sucre.
L’un de ses bâtiments ne reparaissant pas, du Casse l’attendit longtemps. Enfin, en juillet 1690, il apprit par le comte de Cussy, qui avait été joint par six hommes de l’équipage perdu, que le navire, revenant du Cul-de-Sac, poursuivi par deux corsaires armés de canons, avait été forcé d’échouer; que son équipage, fort de quatre-vingts hommes, avait failli périr par la faim, et que lui, de Cussy, allait envoyer deux de ses corsaires pour les ramener.