Un des hommes les plus importants de la colonie ne cessait de blâmer hautement et d’une façon inconvenante l’administration du comte de Cussy. Du Casse fit faire une enquête pour vérifier la véracité de ces assertions. Il reconnut qu’elles étaient calomnieuses, et que ces propos injurieux n’avaient d’autre cause que le ressentiment d’une punition justement infligée par Cussy à l’auteur de tous ces bruits.
Du Casse fit venir le calomniateur, exigea de lui une rétractation éclatante et publique, avec amende honorable à la mémoire du défunt. Cette conduite fit le plus grand honneur au nouveau gouverneur. Elle dénotait chez lui un beau caractère, une grande noblesse de sentiments. Il se montra ainsi au-dessus de cette basse et mesquine jalousie, dont quelquefois les grands hommes eux-mêmes ne peuvent se défendre et qui les rend envieux de la gloire de leurs prédécesseurs.
Cette affaire terminée, du Casse entreprit d’améliorer le sort subi par les prisonniers français chez leurs ennemis; son cœur se révoltait à la pensée des souffrances qu’on leur faisait endurer.
La barbarie des Espagnols condamnait les soldats captifs à une mort lente mais certaine. Les Anglais montraient moins d’inhumanité. Ils ne martyrisaient pas leurs prisonniers, mais ils les faisaient passer en Angleterre, de sorte qu’un homme pris était perdu pour la colonie. Voulant remédier à ce double malheur, le gouverneur de Saint-Domingue proposa un cartel d’échange aux ennemis.
Le lord anglais Jusquin, gouverneur de la Jamaïque, accepta très-volontiers et resta toujours fidèle à la parole donnée.
Les Espagnols furent moins faciles. Ils commencèrent par se refuser à tout arrangement, et continuèrent à maltraiter leurs prisonniers, sans consentir à en échanger aucun. Du Casse les menaça de mettre à mort tous ceux de leur nation qui tomberaient entre ses mains. Le 2 février 1692, il renvoya trois prisonniers au gouverneur de la Havane, et lui écrivit une lettre pour lui adresser les reproches les plus sanglants sur la manière dont les officiers espagnols traitaient nos prisonniers, ajoutant que, si l’on continuait d’agir ainsi, il donnerait l’ordre aux corsaires français de ne point faire de quartier. Du Casse, en exprimant le regret d’être obligé d’en venir à cette extrémité, proposait un cartel d’échange de tous les prisonniers, pour le présent comme pour l’avenir, et terminait sa lettre avec hauteur par ces trois mots: J’attends votre réponse.
Cette réponse fut assez longue à venir; néanmoins la crainte des représailles décida les Espagnols à l’échange proposé. Ils ne se montrèrent pas beaucoup plus humains pour les prisonniers par la suite; mais les officiers français ne purent jamais se résoudre à des représailles cruelles, cet usage n’est pas dans les mœurs de notre nation.
La question d’humanité résolue, du Casse s’occupa de reconnaître les ressources et l’état de son gouvernement. Il visita l’île dans toutes ses parties. Après s’être rendu un compte exact de sa situation, il adressa à Pontchartrain un long rapport, dans lequel il indique le parti que l’on peut tirer de cette colonie, en exploitant les mines d’argent, en exportant l’indigo, les cuirs, le tabac, le coton, la laine, en se livrant à la culture du vers à soie. Il explique les avantages militaires, que donne la situation, entre les deux Amériques, de Saint-Domingue, dont on peut faire un entrepôt général, une base d’opérations, dans le cas où l’on aurait l’intention de s’emparer des colonies espagnoles et anglaises. Enfin il termine en faisant ressortir la différence qui existe entre Saint-Domingue et les colonies de la Martinique, de la Guadeloupe, de Cayenne, de la Grenade, qui sont d’une importance bien moins considérable pour la France. Passant en revue les divers établissements de cette île, le Cap, le Port-de-Paix, le Petit-Goave, l’Esterre, l’Ile-à-Vache, il donne sur chacun d’eux des notions qui présentaient à cette époque un grand intérêt.
Du Casse traite aussi les questions relatives au culte, à la justice, à la création d’hôpitaux et de prisons; il parle des fortifications, des troupes des nègres, fait l’éloge du comte de Cussy, son prédécesseur, et termine ainsi son rapport: «Cette colonie est digne de vous, Monseigneur, et ce sera purement votre ouvrage, parce qu’en l’état où je l’ai trouvée, c’est une misère, et pour un peu de bonté que vous ayez pour elle, elle effacera toutes les autres; et vous en verrez des fruits soudain. Je prendrai la liberté de vous faire des demandes pressantes jusqu’à ce que je sache que vous l’improuverez. J’avais espéré de la continuation de vos bontés d’être fait capitaine de vaisseau, plus par rapport au service du roi qu’au soin de mon élévation; ne trouvez pas mauvais, Monseigneur, que je vous fasse la même prière et vous dise que j’attends cette grâce.»
Comme on peut en juger par les derniers mots, du Casse était mauvais courtisan; il ne savait pas dissimuler, ni feindre d’être satisfait quand il était mécontent. Incapable de récriminations ou de murmures, lorsqu’il croyait avoir à se plaindre d’un déni de justice, il le disait carrément et directement au ministre, ou même au roi. La réponse de la cour fut sa nomination au grade de capitaine de vaisseau le 1er janvier 1693.