La France occupait à cette époque, depuis la paix de Nimègue, d’une manière incontestée, le premier rang en Europe parmi les puissances continentales; le gouverneur de Saint-Domingue était jaloux de lui assurer la suprématie maritime et coloniale. Pour atteindre ce but, il fallait annihiler le commerce des nations rivales. Constamment du Casse soumettait des plans au ministre, pour arriver à son but. C’est ainsi que, le 24 novembre 1692, il avait adressé à Pontchartrain un travail intitulé: Mémoire pour ruiner le commerce des Anglais en Afrique et en Amérique. Il conseille au ministre de se servir des plans qui doivent se trouver dans les papiers du marquis de Seignelay, indique les forteresses des côtes d’Afrique à conserver en cas de succès, et celles à brûler, désigne les officiers à choisir pour cette expédition: d’Amon, de Monségur, de Brémand, de Sainte-Marie. Passant aux possessions anglaises en Amérique, du Casse donne les moyens de ruiner ces établissements dans le nord du Nouveau-Monde. Cette partie du mémoire n’offre plus aujourd’hui qu’un intérêt rétrospectif, ces contrées étant devenues, par l’épée de la noblesse française sous Louis XVI, un vaste pays indépendant, la république fédérative des Etats-Unis.

Du Casse avait raison de vouloir miner la puissance maritime de l’Angleterre; là était pour nous un grand danger: les événements l’ont bien prouvé depuis.

En janvier 1693, fut interceptée et remise à du Casse une lettre écrite par l’archevêque de San-Domingo au marquis de la Velez, président du conseil des Indes[2]. Sa lecture causa une grande joie aux Français. Le prélat exposait que sa colonie était dans un état déplorable. Il disait, entre autres choses, qu’elle n’était pas de force à repousser une attaque sérieuse des ennemis de l’Espagne, que les habitants n’avaient pas de quoi se couvrir, que la livre de pain se vendait quinze sous. Il ajoutait qu’on avait peine à trouver de la farine pour faire les hosties et du vin pour célébrer le saint sacrifice de la messe; que les ecclésiastiques étaient dans la dernière indigence; que lui-même n’avait pas de quoi en payer un pour porter sa croix devant lui, ni un laquais pour porter sa queue; que les églises étaient dans un dénûment profond; qu’on n’y pouvait pas célébrer l’office divin avec la décence convenable; qu’aussi il priait le Roi Catholique d’accepter sa démission, ou, si cette grâce lui était refusée, de lui permettre d’aller à Rome exposer au souverain pontife les besoins de son diocèse.

Du Casse songea à profiter du dénûment où paraissait être la partie espagnole de l’île de Saint-Domingue, pour s’en emparer.

Il écrivit à Pontchartrain que «jamais on n’aurait une plus belle occasion de conquérir cette île, assez fertile pour nourrir toute la population de la France, d’où l’on serait à portée, après l’avoir peuplée, de faire toutes les autres conquêtes que l’on voudrait.»

Examinant ensuite les moyens de réussir dans cette entreprise, il déclarait qu’il suffirait de s’emparer de San-Domingo, ville hors d’état de résister plus de quatre jours; que le reste de la possession espagnole n’ayant dès lors aucun secours à attendre, étant bien traitée, trouvant de nouveaux débouchés à son industrie, ferait sa soumission et n’aurait aucune peine à changer de souverain.

Le ministre répondit au gouverneur de Saint-Domingue, le 29 juillet de cette même année 1693, qu’avant d’attaquer il fallait songer à se défendre; que près de Gravesend, sur la Tamise, trois frégates anglaises, arborant pavillon espagnol, étaient en partance; que sept autres allaient venir se joindre à celles-là, et que toute l’escadre réunie devait attaquer les Antilles françaises.

Au commencement du mois de novembre 1693, du Casse fut avisé, par un prisonnier qui s’était échappé de la Havane, que l’Armadille, composée de six navires, se dirigeait sur San-Domingo, où elle devait faire sa jonction avec la flotte de la Nouvelle-Espagne.

Il écrivit au ministre que, «selon toute apparence, ces préparatifs se faisaient contre le Cap-Français et le Port-de-Paix; que les flibustiers, partis en expédition, ne revenaient pas; que la prudence ne lui permettait point de dégarnir le Petit-Goave ni les autres points de la côte; qu’il y avait nécessité de lui envoyer des secours.»

Lorsque cette dépêche arriva en France, ordre avait déjà été donné d’armer deux vaisseaux de la marine royale le Téméraire et l’Envieux, qui mirent à la voile aussitôt la lettre de du Casse reçue, emmenant une flûte nommée le Hasardeux, chargée d’armes et de munitions de toute nature. Le chevalier du Rollon commandait ces trois bâtiments. Ils ne tardèrent pas à arriver à Saint-Domingue, qui, malgré toutes les alarmes qu’on avait eues, ne fut pas attaquée.