Les bruits de guerre, les inquiétudes perpétuelles où l’on était plongé, les dangers sans cesse renaissants n’empêchaient pas le nouveau gouverneur de tenter de grands efforts pour relever la colonie. Sous son habile direction, on travaillait avec succès à la culture des terres.
Pontchartrain ayant écrit à du Casse que, si Saint-Domingue pouvait fournir assez d’indigo pour la consommation de la mère-patrie, le roi s’engagerait à empêcher toute invasion ennemie dans la colonie, le gouverneur lui répondit, le 30 mars 1694, «qu’en effet la colonie pouvait fournir de l’indigo en quantité nécessaire et de très-bonne qualité pour le royaume, et même pour des pays étrangers.»
A cette époque, pour ôter aux Anglais la velléité de le venir attaquer, du Casse résolut de porter la guerre chez eux au mois d’avril. Il fit embarquer, sur six petits bâtiments, quatre cents flibustiers, auxquels il donna pour commandant un brave officier, le major de Beauregard, et les dirigea vers la Jamaïque. Quelques jours après leur départ, le Solide, navire du plus fort tonnage, étant sorti de carène, le gouverneur s’embarqua de sa personne sur ce bâtiment avec cent cinquante hommes, pour soutenir les flibustiers ou assurer leur retraite.
Après deux jours de navigation, du Casse rejoignit Beauregard, qui lui rendit compte que, ayant été rencontré par un vaisseau de guerre anglais, le garde-côtes de la Jamaïque, il avait été abandonné par la plupart des flibustiers, ceux ci ayant reconnu qu’il y avait plus de coups de canon à recevoir que de butin à recueillir.
Le gouverneur décida alors que le capitaine de Monségur, avec le Téméraire, et le chevalier du Rollon, avec l’Envieux, iraient faire de l’eau au cap Tiburon, où ils seraient joints par le Solide, que montait un officier nommé du Planta; que les trois navires réunis croiseraient dans les eaux de la Jamaïque et tâcheraient d’enlever le vaisseau garde-côtes anglais.
Une fois en vue de la Jamaïque, du Rollon détacha la corvette la Puissante pour faire une reconnaissance près de la côte. En approchant, celle-ci découvrit le garde-côtes, qui, l’ayant aperçue et la prenant pour un bâtiment flibustier, lui donna la chasse. La corvette simula une fuite précipitée et attira son ennemi dans les eaux du vaisseau français. Le Solide prit l’anglais par son travers. Le garde-côtes voulut éviter le combat; mais le Téméraire, se joignant au Solide, plaça l’anglais entre deux feux. Après quelques volées de coups de canon, l’équipage ennemi, voyant qu’on se préparait à l’abordage, demanda quartier. Il avait perdu dans le combat dix-huit hommes. C’était un vaisseau de cinquante canons. Les Français retournèrent à Léogane avec leur prise.
Du Casse rendit compte de cette brillante affaire, ainsi que de la situation des choses, par une lettre en date du 2 juin.
Dans cette lettre le gouverneur de Saint-Domingue fait connaître au ministre le projet de frapper un grand coup contre la puissance anglaise en Amérique.
En effet, le 18 juin 1694, du Casse part du cap Tiburon avec toute une flotte. Le 24, il s’empare d’un bâtiment espagnol de quatre-vingts tonneaux chargé d’eau-de-vie et de vin des Canaries (Madère).
Le 27, il se trouve en vue de la Jamaïque, et envoie huit cents hommes, sous les ordres du major de Beauregard, opérer une descente dans la baie de Coubé. Ce détachement parcourt toute la côte méridionale de l’île jusqu’à Port-Morante, qui forme la pointe extrême dans la direction de Saint-Domingue. Il ne rencontre de résistance nulle part. Les forts étaient abandonnés, et les canons encloués.