A cinq heures et demie on marcha à l’ennemi, retranché derrière des fortifications de campagne. Les flibustiers, commandés par le major de Beauregard, formaient tête de colonne. De la mer aux remparts, il fallut marcher sous le feu intense de douze pièces de canon et sous une fusillade bien nourrie. Beauregard fut blessé au pied. Arrivé à peu de distance des Anglais, de Graff, qui avait jusque-là empêché ses troupes de tirer, fit ouvrir un feu très-vif, qui réduisit pour un moment ses adversaires au silence.
Profitant de cet instant de répit, de Graff fit jeter des fascines dans les fossés et, l’épée à la main, pénétra dans les retranchements; ses hommes le suivirent, le mousquet au poing. En moins d’une heure et demie, les Anglais furent mis en fuite, perdant dans cette affaire deux cents hommes, dont quatre colonels ou lieutenants-colonels, six capitaines tués, et ayant un nombre à peu près égal de blessés. Les Français n’avaient eu que vingt-deux hommes atteints par le feu de l’ennemi, grâce à la vigueur de leur attaque et grâce aussi au désordre que la surprise avait jeté dans les rangs anglais. Cent cinquante chevaux avec leur harnachement complet, neuf drapeaux, sept caissons d’artillerie furent les trophées de la victoire.
Le lendemain, de Graff envoya cinq cents hommes à la poursuite des Anglais pour faire des prisonniers, enlever les bestiaux, ravager habitations et sucreries. Cinq jours après la prise de Ouatirou, arriva la flotte. Du Casse débarqua, et fut rendre grâces à Dieu du succès des armes françaises. On célébra une messe solennelle, suivie d’un Te Deum.
La piété et la modestie de du Casse lui faisaient rendre grâces au Très-Haut à la suite de chaque victoire. Il rapportait toujours à Dieu les succès qu’il obtenait; ces sentiments chrétiens lui avaient été inspirés par sa femme, personne d’une vertu solide et d’une piété éclairée.
Du reste, il est remarquable combien les soldats et les marins en général sont religieux. La foi s’allie facilement au courage. Timor Domini, initium sapientiæ, dit l’Ecriture sainte; elle aurait pu ajouter: Timor Domini, initium bellicæ virtutis.
Très-peu de jours après la célébration de la messe d’action de grâces à Ouatirou, du Casse fit sauter les forts ainsi que les fortifications, et détruire les canons. Le 3 août, la flotte quitta la colonie anglaise, chargée d’un riche butin et emmenant trois mille nègres.
Il n’existe pas de rapport de du Casse, sur cette expédition, mais une simple lettre du commandant du Rollon à Pontchartrain, dans laquelle cet officier supérieur attribue le succès de l’entreprise aux sages mesures, à l’habile conduite et à la grande générosité du gouverneur de Saint-Domingue. Cette expédition coûta vingt-cinq millions aux Anglais, rapporta aux Français trois mille nègres, une quantité énorme d’indigo, beaucoup de marchandises précieuses, un nombre considérable de chaudières à sucre et d’autres ustensiles propres à cette industrie. Son principal résultat fut de ruiner pour longtemps la colonie anglaise.
La plupart de ceux qui prirent part à cette expédition en retirèrent des avantages considérables. Du Casse distribua à tous une grosse part de butin. Personne n’était plus généreux que lui. Il accordait avec une grande facilité des secours puisés dans sa propre bourse. Par sa générosité, il contribua à peupler l’île de Saint-Domingue. En effet, dès que quelqu’un voulait s’y établir, sans avoir les moyens de faire les avances nécessaires, il lui ouvrait sa caisse, lui prêtait ses nègres sans intérêt, souvent même ne voulait pas reprendre ce qu’il avait avancé. Il ne pouvait voir un homme dans la misère sans chercher le moyen de le soulager et de le sortir de peine. Il était avec tout le monde si simple et si bon que ses inférieurs le vénéraient et l’aimaient à l’égal d’un père, que ses égaux éprouvaient pour lui une véritable affection et qu’il inspirait à ses chefs une sincère estime.
Pontchartrain trouva que, dans cette circonstance, du Casse avait été trop généreux. Il lui écrivit qu’il avait outre-passé les bornes de son pouvoir, en distribuant aux officiers des vaisseaux du roi une grande partie du butin fait sur les Anglais; que les officiers français ne servaient pas par intérêt; qu’il convenait que les commandants supérieurs instruisissent la cour des actions de ceux qui s’étaient distingués, et que le droit de récompenser chacun selon ses services n’appartenait qu’au souverain. Du reste, le ministre donnait les plus grands éloges à du Casse sur tout ce qu’il avait fait à la Jamaïque, et reconnaissait que le succès était dû aux mesures sages et habiles qu’il avait prises.