Le roi lui accorda une pension pour lui témoigner sa satisfaction de la conduite qu’il avait tenue. Voulant ajouter une faveur inusitée à cette marque de distinction, Sa Majesté fit expédier le brevet sous le nom du gouverneur de Saint-Domingue et sous celui de Mme du Casse, afin qu’elle en pût jouir après la mort de son mari, en cas de survivance. Ce fut ce qui eut lieu en effet. Du Casse mourut en 1715 des suites des fatigues éprouvées au siége de Barcelone, et Mme du Casse vécut jusqu’en 1743. Elle était, en son nom Marthe de Baudry, femme d’une haute intelligence et de beaucoup d’esprit.


De retour à Saint-Domingue, du Casse songea à mettre l’île en parfait état de défense et à l’abri des incursions que les Anglais ne manqueraient pas de tenter, dès qu’ils se croiraient assez forts pour tirer vengeance de l’expédition de la Jamaïque. En effet, ils firent diligence et plus même que ne se l’imaginait le gouverneur de Saint-Domingue.

Ils n’attendirent pas les secours annoncés d’Angleterre, et ils eurent tort. Dès le 11 octobre 1694, trois vaisseaux de guerre, un brûlot et deux barques, vinrent s’embosser dans la rade de Léogane, en face du bourg l’Esterre, et le canonnèrent de huit heures du matin à trois heures de l’après-midi. Ils tentèrent d’enlever deux petits bâtiments mouillés dans la rade, mais le canon de la côte les força de renoncer à cette entreprise. Le lendemain, ils levèrent l’ancre et parurent prendre la direction du Petit-Goave; ce que voyant, deux officiers français, Dumas et des Landes, prirent la même route par terre avec une quarantaine d’hommes environ, pour soutenir le major de Beauregard qui commandait sur ce point. Mais ces précautions furent inutiles; les Anglais n’osèrent rien tenter. Ils débarquèrent trente-huit prisonniers français, dont la présence au milieu d’eux les gênait, et furent faire une descente à l’île Avache. Ils commençaient à se livrer à quelques dévastations, ravageant les propriétés particulières, lorsque les habitants vinrent les attaquer et les contraignirent à se réembarquer.

Le 12 novembre (1694), du Casse rendit compte à Ponchartrain de cette tentative; dans son rapport on lit cette phrase: «Le gouverneur de la Jamaïque est piqué au jeu. Il veut prendre sa revanche, dit-il. Il a dépêché à Corassol pour avoir six vaisseaux hollandais. Ses démarches n’auront pas plus de succès qu’il n’en a eu jusqu’ici. Le peuple du Cul-de-Sac a pourtant quelque crainte; cela m’oblige d’y aller; et j’y serais déjà si le passage ne m’était fermé par deux barques de guerre.»

A peine remis de l’alarme que lui avait causée cette tentative des Anglais, du Casse se préoccupa d’un armement qui se faisait à Portsmouth. Le gouverneur de Saint-Domingue apprit, par des espions et par des prisonniers, qu’il allait bientôt avoir affaire à deux mille hommes de débarquement, à dix-sept vaisseaux de guerre protégeant bon nombre de navires marchands qui portaient des munitions de toute espèce.

Ainsi renseigné sur les desseins des Anglais, du Casse voulut savoir si les Espagnols ne projetaient rien contre lui. Il envoya un de ses officiers du côté de San-Domingo; celui-ci lui rapporta qu’il n’y avait pas un seul vaisseau dans le port du chef-lieu de la colonie espagnole. Mais, le 1er mai 1695, un vaisseau danois vint de l’île de Saint-Thomas à Léogane,où du Casse se trouvait alors, et l’avertit que cinq navires espagnols d’un fort tonnage avaient mouillé près de l’île danoise; que deux autres y avaient passé sans s’arrêter, et que l’on avait vu partir de la colonie anglaise Saint-Christophe six vaisseaux de guerre, quinze marchands et deux galiotes à bombes.

Le gouverneur de Saint-Domingue comprit qu’il allait se trouver dans une situation critique. L’important était de savoir s’il aurait à lutter en même temps contre toutes les forces alliées. Bientôt le doute à cet égard ne lui fut plus permis. Il sut pertinemment que ses craintes ne tarderaient pas à se réaliser. Quoiqu’il n’eût que cinq cents hommes avec lui pour défendre vingt lieues de pays, il ne laissa pas d’en détacher cent, sous la conduite du chevalier de Bernanos, major du Port-de-Paix, pour augmenter la garnison de cette place; il chargea cet officier d’ordres et d’instructions pour MM. de Graff et de la Boulaye, lieutenants du roi, l’un au Cap, l’autre au Port-de-Paix, ainsi que pour le capitaine de Girardin et le chevalier du Lion, officiers d’artillerie.

Les Anglo-Espagnols ne tardèrent pas à débarquer et ils vinrent assiéger le Cap et le Port-de-Paix. Du Casse aurait voulu empêcher la chute de cette dernière ville. Il était au Cul-de-Sac, où il se croyait tous les jours à la veille d’être attaqué par des forces supérieures venant de la Jamaïque. Le bruit courait qu’un corps considérable était arrivé d’Angleterre dans cette île,avec ordre d’enlever du Casse.

Le gouverneur néanmoins, avant l’investissement complet du Port-de-Paix, voulut tenter, avec une vingtaine d’hommes, de se jeter dans cette place, ou bien de rallier les habitants épars dans la campagne, afin d’essayer à leur tête une diversion.