Avant de partir, il assembla le conseil de guerre et lui fit part de sa résolution. A l’unanimité, le conseil l’engagea à ne pas persévérer dans sa résolution, lui représentant qu’il courait grand risque d’être coupé dans sa ligne de retraite, d’être pris ou tué; qu’en admettant même qu’il en revînt sain et sauf, il risquait d’apprendre l’attaque simultanée des principales villes, tandis qu’il ne se trouverait dans aucune et tiendrait la campagne; que ce qu’il avait de mieux à faire était de rester à Léogane, point le plus important de la colonie. Ces observations judicieuses, du Casse se les était faites à lui-même avant de prendre l’avis du conseil. La rectitude de son jugement lui en avait démontré la justesse, mais il ne voulait pas qu’on pût lui reprocher de n’avoir pas songé à faire une tentative pour sauver la partie menacée de la colonie.

Il se rangea néanmoins à l’opinion du conseil et laissa le Port-de-Paix livré à ses propres forces, se contentant, pendant tout le siége, d’inquiéter les alliés par des attaques continuelles.

Le quinzième jour de l’investissement du Port-de-Paix, les officiers français qui commandaient dans cette place, la Boulaye, du Paty, Bernanos, Girardin, du Lion, Danzé, décidèrent une sortie générale de nuit, espérant, à la faveur de l’obscurité, traverser les lignes ennemies et trouver un refuge dans une autre partie de la colonie; les assiégeants, prévenus par des soldats déserteurs, attendirent la sortie, qui vint donner dans un gros d’ennemis. Bernanos fut tué. Les troupes françaises, à la suite d’actes incomparables de bravoure, parvinrent à percer les rangs ennemis, et trouvèrent un refuge sur une hauteur voisine, où ils se retranchèrent de telle sorte que les alliés, n’osant les y venir attaquer, se contentèrent de piller la ville abandonnée.

La discorde s’étant mise entre les soldats des deux nations, ils se réembarquèrent.

La colonie française eut fort à faire pour réparer les pertes éprouvées. Telle était, cependant, la vitalité que du Casse savait imprimer, telle était son énergie, que, moins de deux mois après le départ des Hispano-Anglais, il ne craignait pas de solliciter l’autorisation de conquérir la partie espagnole de l’île de Saint-Domingue, ne demandant au roi, pour cette expédition, que peu de renforts.

Tandis que du Casse songeait à marcher contre San-Domingo, les Anglais faisaient de grands préparatifs pour une nouvelle descente dans son gouvernement. A la Jamaïque, on s’indignait que les officiers commandant les forces alliées n’eussent rien tenté contre Léogane, et l’on semblait tout disposer pour réparer ce que l’on affectait de considérer comme une lâcheté.

Du Casse s’inquiéta peu de préparatifs si ouvertement commencés et d’une expédition si bruyamment annoncée. Il eut raison; les Anglais ne parurent pas.

Des occupations de la plus haute importance, à l’intérieur de son gouvernement, lui firent négliger ses projets.

Louis XIV, en apprenant le projet des Anglais et des Espagnols de faire une descente dans l’île de Saint-Domingue, avait fait armer plusieurs navires pour porter secours à la colonie. Mais ces bâtiments n’avaient pas encore quitté les ports du royaume, lorsque arriva la nouvelle que tout était terminé. La Cour voulut alors que ces vaisseaux, sous le commandement du chevalier des Augiers, allassent en Amérique, pour transporter à Saint-Domingue les habitants de l’île de Sainte-Croix, une des Petites-Antilles, au sud-est de Porto-Rico. Du Casse prit toutes les dispositions nécessaires pour recevoir et caser le mieux possible les nouveaux colons.

Différents quartiers du Cap-Français et du Port-de-Paix, saccagés et abandonnés par leurs habitants pendant la guerre, furent réparés de façon à pouvoir loger les colons de Sainte-Croix dès qu’ils se présenteraient.