Le roi voulait augmenter la richesse et la puissance de Saint-Domingue par le transport dans cette île de tout ce qui se trouvait dans celle de Sainte-Croix, ayant fort bien jugé que cette dernière ne pourrait jamais se défendre seule contre des attaques extérieures. Seuls, les Français avaient pu se maintenir quelque temps à Sainte-Croix, et au prix de grands efforts. Cette île avait été successivement, en l’espace de moins d’un siècle, aux mains des Hollandais, des Anglais, des Espagnols et enfin des Français. Le dernier gouverneur avait été le chevalier de Lorière auquel on avait donné pour successeur le comte du Boissy-Ramé qui n’avait pas encore rejoint son poste lorsque l’ordre vint de transporter la colonie de Sainte-Croix à Saint-Domingue. En son absence, Galiffet, lieutenant du roi, commandait.

Afin que nul ne pût profiter de l’abandon de l’île par la France, le chevalier des Augiers mit le feu partout après le départ des habitants, ensabla le port, fit sauter des quartiers de roches qui roulèrent dans les terrains cultivables.

Tous les immigrants furent installés dans la plaine du Cap-Français, que cet accroissement de population rendit en quelque temps très-florissante. Le comte du Boissy-Ramé, étant arrivé, reçut (en qualité de gouverneur de Sainte-Croix) le commandement de la côte septentrionale de Saint-Domingue. En l’absence du gouverneur, le commandement supérieur de toute la colonie, ainsi que l’île de la Tortue, lui revenait de droit.

La conduite tenue par les deux lieutenants de du Casse au Cap-Français et au Port-de-Paix, de Graff et la Boulaye, lors de l’invasion anglo-espagnole, avait été si molle que la colonie tout entière avait fait entendre contre eux un cri de réprobation.

Du Casse ne cessait de demander à la Cour l’instruction de leur procès. Son bon sens lui faisait comprendre qu’il était impossible de laisser ces deux officiers sous le coup des violentes accusations que chacun lançait contre eux. Il était nécessaire de faire éclater publiquement leur innocence ou d’établir leur culpabilité.

Des colons prétendaient même que Graff s’était entendu avec l’ennemi. C’était une grave erreur; la peur seule de tomber vivant entre les mains des Espagnols lui avait fait commettre fautes sur fautes. Ceux-ci cependant n’avaient rien omis pour l’attirer dans leurs rangs; ils lui avaient même offert le grade de vice-amiral. Mais c’étaient là de trop belles promesses pour qu’il crût à leur réalisation.

La réputation de Lefebvre de la Boulaye n’était pas meilleure que celle de Graff. Il avait augmenté l’animadversion générale, en récriminant contre chacun et particulièrement contre du Casse.

Les choses en étaient venues à ce point que le gouverneur de Saint-Domingue manda au comte de Pontchartrain que laisser dans leur position, sans les justifier, ces deux officiers, pouvait devenir fort dangereux, attendu qu’en cas d’événements critiques, aucun homme d’honneur n’accepterait de servir sous leur commandement.

L’ordre vint enfin d’informer contre eux. Beauregard et Galiffet furent chargés de recevoir les dépositions. Les charges qui pesaient sur les deux inculpés étaient écrasantes. L’instruction ne releva aucun acte de trahison, mais leur incapacité et presque leur lâcheté ayant été établies, tous deux furent révoqués.

Les Anglais cependant ne renonçaient pas à l’espoir de ravager Saint-Domingue, et de tirer une éclatante vengeance des prises faites par du Casse à la Jamaïque. Chaque jour se manifestait plus clairement leur intention.