La cour de France aurait voulu les prévenir dans leur dessein, en portant la guerre dans les colonies britanniques. Pontchartrain, dans ses lettres à du Casse, invite ce dernier à voir ce qu’il pourrait faire à cet égard. Mais du Casse n’avait que fort peu de troupes, à peine même le nécessaire, pour assurer la sûreté de Saint-Domingue. En effet, le roi avait envoyé le chevalier Renau avec une escadre croiser aux environs de Cuba, pour surveiller le passage des galions et s’en emparer. Cet officier avait été autorisé à lever des hommes à Saint-Domingue. Du Casse lui en avait fourni autant qu’il avait pu en trouver, de sorte que lui-même était fort au dépourvu, lorsque le ministre le pressa de faire une tentative contre l’île anglaise de la Jamaïque.
«Comment serais-je en pouvoir d’attaquer la Jamaïque! écrivit du Casse, je n’ai personne; s’il y allait de me sauver la vie, je ne trouverais pas cinquante flibustiers, le rebut de tous les autres. Tous les quartiers sont en proie aux esclaves. Je ne puis pas mettre six cents hommes en armes, et la Jamaïque en a encore seize cents, un port bien défendu, une ville et des retranchements. Si nous avions été dehors, l’Armadille, qui était à la Havane, n’aurait pas manqué de profiter de l’occasion. Il en faut revenir à mon projet et se rendre maître de toute l’île de Saint-Domingue.»
Le chevalier des Augiers, parti pour l’Europe, après s’être entendu avec du Casse, s’était chargé de proposer à la cour de France un plan de campagne, conçu avec le gouverneur de Saint-Domingue, contre les diverses colonies anglaises des Antilles. Louis XIV approuva le projet, chargea de son exécution le chevalier des Augiers, qui revint en Amérique, à la fin de l’année 1696, muni d’instructions et porteur d’une lettre de Pontchartrain pour du Casse. Dans cette dépêche, le ministre le prévenait que «le chef d’escadre, baron de Pointis, allait aux îles avec plusieurs vaisseaux pour courir sus aux ennemis qui faisaient le commerce des colonies françaises.» C’était le prétexte de l’expédition. Dans cette même lettre, Pontchartrain laissait entendre à du Casse que cet armement était destiné à une grande entreprise cachée, dont le but véritable devait rester secret, et que le gouverneur de Saint-Domingue pourrait s’y associer, s’il ne jugeait pas sa présence indispensable dans sa colonie.
Pour en revenir au chevalier des Augiers, il alla croiser près la côte de Caraque, s’empara d’un galion appelé la Patache de la Marguerite, où il y avait huit à neuf cent mille livres de cacao de Caraque, neuf mille cinq cents piastres, une cargaison de tabac, de vanille, de cochenille, et une quarantaine de canons en fonte.
Le 12 janvier 1697, il rencontra, à douze lieues au vent de San-Domingo, l’Armadille qu’il cherchait.
L’amiral espagnol, qui commandait en chef, arriva sur lui jusqu’à deux portées de canon, se mit en ligne, déploya l’étendard royal, paraissant offrir le combat. Des Augiers courut à terre pour gagner le vent et y réussit. Mais dès qu’il se fut approché, l’amiral tint le large. Des Augiers se mit alors en devoir de l’attaquer, mais ne put le joindre, les vents étant contraires.
Le Bon, autre vaisseau de l’escadre française, fut plus heureux. Il poursuivit le navire espagnol, le Christ, portant pavillon de vice-amiral, et s’en empara.
Des Augiers vint ensuite à l’île Avache avec son escadre; il se rendit à Léogane où il eut un long entretien avec du Casse, puis il reprit la mer pour aller à Honduras.
Sur son ordre, le chevalier du Romegou, un de ses officiers, fit relâche à Saint-Domingue, puis ramena le galion pris avec tout son chargement en France.
Le Favori, sous les ordres du chevalier de la Motte d’Hérant, conduisit le Christ au Cap-Français.