Quelques jours après le départ de l’escadre, du Casse reçut, par la frégate le Marin, une lettre du comte de Pontchartrain, qui lui mandait, à la date du 26 septembre 1696:

«Que le roi ayant agréé le projet d’un armement considérable que faisait le baron de Pointis pour une entreprise dans le golfe du Mexique, Sa Majesté voulait qu’il en fût informé; qu’à cet effet on lui dépêchait exprès la frégate le Marin, un des vaisseaux accordés à M. de Pointis; que ces vaisseaux étaient au nombre de sept, qu’il y avait outre cela une galiote et des flûtes, et deux mille hommes de débarquement avec lesquels M. de Pointis prétendait être en état d’insulter une ville de la côte; mais qu’encore qu’il estimât ces forces suffisantes pour espérer un succès favorable de son entreprise, néanmoins, pour l’assurer mieux encore, il était nécessaire qu’il employât toutes celles de la colonie de Saint-Domingue; qu’il ne manquât donc point de les réunir; que l’on comptait qu’il pourrait fournir mille ou douze cents hommes, sans trop dégarnir son gouvernement, n’étant pas à présumer que les ennemis pensassent à l’attaquer, tandis qu’il y aurait une escadre aussi forte dans le golfe; que l’on espérait que, quand elle arriverait à Saint-Domingue, elle y trouverait un secours tout prêt à être embarqué.»

Dans cette lettre pas plus que dans la première, Carthagène n’était désignée, mais du Casse avait eu vent que Pointis avait cette ville pour objectif. Le gouverneur désapprouvait ce projet, trouvant beaucoup plus utile de consacrer le puissant armement qui se préparait à la prise de San-Domingo, clef des possessions espagnoles dans le golfe du Mexique. Il l’écrivit à Pontchartrain. Ce conseil était sage et juste; le suivre eût été agir pour le bien de l’Etat. En le donnant, du Casse remplissait un devoir envers la patrie, sans s’inquiéter de l’intérêt des particuliers qui faisaient en partie les frais de l’armement. La prise de San-Domingo aurait couvert les dépenses, mais n’aurait rapporté aucun profit.

Où trouver des armateurs capables de faire de pareilles avances d’argent sans l’espérance de bénéfices considérables! Le patriotisme seul n’aurait pas suffi pour les engager à courir de tels risques! La cour saisit l’utilité des projets de du Casse. Le roi se rendit compte des avantages qui résulteraient, pour le succès de ses armes en Amérique, de la possession complète de l’île de Saint-Domingue, mais il avait alors à combattre une coalition européenne. Songer à distraire de cette lutte gigantesque soldats ou argent, eût été imprudent. Il valait donc mieux, puisque la France n’était pas en état de faire des conquêtes dans le Nouveau-Monde, se contenter d’encourager et d’aider les simples particuliers à s’enrichir aux dépens de l’ennemi.

Le baron de Pointis avait été désigné pour commander l’armement qui se préparait en France. C’était un homme de valeur, ayant beaucoup de qualités et encore plus de défauts, d’un orgueil insupportable; se croyant toujours supérieur à ce qui l’entourait; insolent à l’excès, vaniteux jusqu’au ridicule, traitant ses inférieurs et même ses égaux avec une hauteur qui n’avait d’égale que sa suffisance, tranchant du grand seigneur avec une superbe insuffisamment justifiée par sa naissance, peu soucieux du bien de l’Etat, ne prenant conseil que de lui-même sans vouloir écouter aucun avis, sacrifiant le bien général à son intérêt particulier, et celui du roi à sa propre vanité.

Pour faire comprendre le caractère des deux hommes qui devaient commander l’expédition de Carthagène, nous allons donner ici le jugement que Charlevoix porte sur eux:

«Le baron de Pointis avait toute la valeur, l’expérience et l’habileté nécessaires pour se distinguer à la guerre, comme il a toujours fait. Il avait de la fermeté, du commandement, des vues, du sang-froid et des ressources. Il était capable de former un grand dessein et de ne rien épargner pour le faire réussir. Mais s’il est permis de juger de lui par ce qu’il fut dans toute la suite de l’action la plus marquée de sa vie, il avait l’esprit un peu vain et l’idée qu’il s’était formée de son mérite, l’empêchait quelquefois de reconnaître celui des autres; il n’avait jamais passé pour être intéressé jusqu’à l’expédition dont nous allons faire le récit; cependant, il est vrai que l’intérêt y parut sa passion dominante et qu’elle lui fit faire, ou du moins tolérer des actions qui ont déshonoré le nom français dans l’Amérique. Tant il est vrai que souvent nous ne sommes vertueux que faute d’occasion d’être criminels, ou qu’il est certaines tentations délicates qui, non-seulement nous découvrent des défauts dont nous nous flattions d’être exempts, mais qui en font même naître en nous qui n’y étaient pas. Mais rien n’a fait plus de tort au baron de Pointis que le contraste de sa conduite avec celle d’un homme qui eut bien autant de part que lui au succès d’une expédition, et qu’il ne s’efforça, ce semble, de dénigrer d’une manière indigne d’un homme d’honneur que parce qu’il l’avait trop maltraité pour souffrir qu’on lui rendît justice.

«Je parle du gouverneur de Saint-Domingue. M. du Casse allait d’abord au bien du service et de l’Etat, et, s’il ne s’oubliait pas, il ne songeait à soi que quand il avait mis en sûreté l’intérêt public, auquel il a même sacrifié plus d’une fois le sien propre. Il est vrai que son habileté le mettait toujours au-dessus des plus fâcheux contre-temps, mais il voulait que tout le monde en profitât aussi bien que lui. Il ne pouvait former que des desseins nobles et utiles, et il lui eût été impossible d’y employer des moyens qui ne fussent pas proportionnés à des fins si relevées. Sa valeur allait de pair avec sa prudence: quelque revers qu’il eût essuyé, dans quelque extrémité qu’il se soit trouvé, il n’a jamais manqué de ressources, mais il ne les a jamais cherchées que dans son courage et sa vertu. Ses pertes n’ont pas moins contribué à sa réputation que ses succès, parce qu’il s’en relevait toujours d’une manière dont lui seul était capable. Enfin, du caractère dont il était, s’il eût commandé en chef dans l’expédition où son zèle pour l’Etat le porta à s’engager comme simple volontaire, il eût su mettre en œuvre toutes les bonnes qualités de M. de Pointis et il se fût fait un plaisir de lui en faire honneur; au lieu que M. de Pointis s’efforça inutilement d’obscurcir les siennes et de faire croire qu’elles ne lui avaient été d’aucune utilité.»

Au mois de janvier 1697, du Casse avait reçu par le capitaine de Saint-Vandrille, commandant le navire le Marin, une lettre de Pontchartrain, lui prescrivant de réunir tous les flibustiers et de les retenir dans la colonie jusqu’au 15 février 1697, époque à laquelle devait arriver Pointis.

Saint-Vandrille avait été chargé, en outre, de faire savoir au chevalier des Augiers qu’il eût à se joindre, lui et son escadre, à celle du baron de Pointis. Ce dernier ordre arrivait trop tard; des Augiers avait fait voile pour la France, ne laissant que deux frégates le Christ et le Favori, commandées par le chevalier de la Motte d’Hérant.