C’était beaucoup exiger des flibustiers que de vouloir les maintenir dans l’inactivité pendant deux mois, avec interdiction de la course. «Tout autre que du Casse n’en serait point venu à bout,» dit Charlevoix. Pointis n’arriva pas au jour fixé. Le mois de février se passa sans qu’on eût de ses nouvelles à Saint-Domingue. Les flibustiers murmuraient, menaçant de se débander; le gouverneur dut avoir recours à toute son influence sur eux, à toute son adresse pour les maintenir. Le 1er mars, Pointis parut. Il mouilla en vue du Cap-Français sans entrer dans le port. Le chevalier de Galiffet était au Cap, du Casse à l’Esterre.
Galiffet alla trouver le chef de l’expédition, de prévint qu’il avait exécuté les ordres du gouverneur et réuni tout ce qu’on avait pu le procurer de troupes et de vivres. Il lui fit connaître aussi le départ du chevalier des Augiers. Pointis parut fort contrarié de ce départ, et donna l’ordre à La Motte d’Hérant de se tenir prêt à le suivre avec le Christ, laissant trois frégates à Galiffet pour s’embarquer avec ses troupes. Il se rendit ensuite vers l’Esterre, où il mouilla le 16 mars.
Le jour même il vit du Casse. Dès leur première entrevue commença la mésintelligence qui régna si longtemps entre ces deux hommes. Le gouverneur ayant informé Pointis qu’il lui fournirait douze cents hommes, ce dernier fit à du Casse de violents reproches de ce qu’il ne mettait à sa disposition qu’aussi peu de monde; Pointis insinua que le gouverneur cherchait à mettre obstacle à l’expédition, prétendit que la colonie devait et pouvait fournir quinze cents hommes au moins; affirmant qu’on lui en avait promis deux mille cinq cents et déclarant que s’il n’en obtenait pas quinze cents, il ne pourrait tenter l’expédition projetée, et que dans ce cas il retournerait en France, faisant retomber toute la responsabilité de l’avortement de ses projets sur le gouverneur. Or, demander que la colonie fournît un plus grand nombre d’hommes, c’était l’exposer à sa ruine, en rendant possible un coup de main de l’ennemi. Du Casse essaya de faire comprendre cette vérité à l’entêté et orgueilleux baron, mais ce fut en vain. Pointis ne voulut entendre à rien.
Lui-même le raconte naïvement dans le récit qu’il fait des deux premiers entretiens qu’il eut avec du Casse. Sans s’en apercevoir et malgré lui, il rend entièrement justice à son adversaire, tout en voulant l’accuser. Bien que n’ayant aucun ordre de prendre part à l’expédition, du Casse offrit le concours de sa personne à Pointis. Au lieu d’accepter avec bonheur les services d’un homme à même, par sa connaissance du Nouveau-Monde, de lui être de la plus grande utilité, au lieu de se montrer flatté que le gouverneur de Saint-Domingue, c’est-à-dire le premier personnage de la marine royale dans les colonies françaises d’Amérique, consentît à servir sous ses ordres, le baron chercha à humilier du Casse et lui refusa une part convenable dans le commandement. Jugeant les autres d’après soi-même, Pointis pensait que cette blessure, faite à l’amour-propre du gouverneur, suffirait à retenir ce dernier loin du théâtre de la campagne qui allait s’ouvrir, aussi ne peut-il s’empêcher de manifester sa surprise: «d’apprendre, écrivit-il à Pontchartrain, que du Casse faisait entendre qu’il se serait plutôt embarqué simple soldat que de n’avoir point de part dans une affaire aussi glorieuse; il paraissait dans ce discours beaucoup de courage et de désir de gloire.»
Du Casse, en effet, avait dit qu’il servirait plutôt comme simple soldat que de ne point partager le danger d’une aussi glorieuse campagne, et dans une lettre au ministre, datée du 30 mars 1697, il écrivit:
«Monseigneur, vous ne m’ordonnez pas de suivre ce détachement; cependant je ne vois rien de plus important et je me suis résolu à m’embarquer, quelque dégoût personnel qu’il y ait pour mon caractère. Si je ne m’embarquais pas, le secours que je donne à M. de Pointis lui serait devenu inutile; je vous assure qu’il aurait été impossible d’en faire embarquer la plus petite portion, et il était évidemment à craindre qu’ils n’eussent fait plus de mal que de bien, ou évité par mille détours de se trouver au rendez-vous.
«Cette raison, Monseigneur, m’a déterminé. Je ne suis pas désireux d’une fausse gloire; mais M. de Pointis n’est pas assez fort, quoi qu’on s’imagine, pour former une entreprise, et c’est certainement commettre les armes du roi à un échec; cela est un fait certain, et il est douteux que la colonie soit attaquée. Son sentiment était que j’embarquasse tout; mais mes raisons sont très-différentes en cela des siennes, et j’ai été mon chemin. Il n’en sera peut-être pas content. Je ne saurais qu’y faire.»
Pointis ne tarda guère à s’apercevoir en effet que, sans le concours de du Casse, il n’aurait pu conduire à bonne fin son expédition, et les prévisions du gouverneur de Saint-Domingue, dans sa lettre à Pontchartrain, se réalisèrent de point en point. Quels qu’aient été les torts de Pointis, ils eurent pour résultat de mettre en lumière le patriotisme et la modestie de du Casse. On dénie à celui-ci le rang que doit lui assigner sa qualité de gouverneur de la plus importante colonie française en Amérique; il répond qu’il partira comme simple volontaire, offrant le premier ce noble exemple que devaient donner après lui deux autres grands citoyens, Vauban et Grouchy. En 1706, le premier, depuis longtemps maréchal de France, proposa au présomptueux duc de La Feuillade, dont le caractère offrait beaucoup d’analogie avec celui de Pointis, de servir comme volontaire dans son armée qui allait faire le siége de Turin.
—Je vous suis obligé, répondit le gendre de Chamillart, j’espère prendre Turin à la Cohorn.
Le siége traînant en longueur, Louis XIV consulta Vauban, qui s’offrit encore pour aller conduire les travaux comme un simple ingénieur.