«Mais, monsieur le maréchal, lui dit le roi, songez-vous que cet emploi est au-dessous de votre dignité?

—Sire, ma dignité est de servir l’État; je laisserai le bâton de maréchal à la porte et je le reprendrai quand nous serons dans la place.»

En 1793 un décret de la Convention, excluant les gentilshommes de tout emploi militaire, éloigne de l’armée le marquis de Grouchy; ses soldats, qui l’adorent, veulent le retenir; le futur maréchal s’échappe furtivement de son camp et se retire dans un département voisin du théâtre de la guerre; là, il apprend que les gardes nationaux vont marcher contre l’ennemi; il prend un fusil et part avec eux, disant: «S’il ne m’est pas permis de conduire nos phalanges à la victoire, on ne saurait m’empêcher de verser mon sang pour ma patrie!»

Vauban, Grouchy, du Casse, soldats à chacun desquels les circonstances ont fait une réputation si différente, surent bien mériter de la patrie, en faisant à son salut le sacrifice difficile de leur amour-propre.

Pointis, par son insolence, faillit amener les plus grands malheurs; du Casse, par sa sagesse et par sa prudence, put heureusement les conjurer. Les habitants de la colonie et les flibustiers, choqués des manières dures et impérieuses de Pointis à leur égard et de sa conduite envers leur gouverneur, ressentaient les injures faites à ce dernier, comme si elles s’adressassent à eux-mêmes.

Le baron se donnait le titre de général des armées de France, de terre et de mer, dans l’Amérique, et cependant il était dans le gouvernement d’un homme qui n’avait aucun ordre de le reconnaître pour son supérieur et sur lequel il ne pouvait exercer aucune juridiction. Il s’était donné une garde et exigeait qu’on battît au champ dès qu’on l’apercevait. Il rendait des ordonnances, les faisait afficher de son autorité privée, jouant au souverain. Du Casse essayait de pallier la mauvaise impression, conséquence de cette conduite. Néanmoins, mis en défiance par les paroles inconsidérées du chef de l’expédition, habitants et flibustiers commencèrent à manifester la crainte d’être frustrés dans le partage du butin; ils voulurent être fixés à ce sujet. Pointis n’osa leur refuser satisfaction.

«Trouvant juste, écrivit-il, la demande qu’ils faisaient d’être assurés de la part que je leur donnerais au partage des prises, je la leur expliquai par un écrit fort court et fort net, que je fis afficher. Il portait que je les ferais partager au butin homme pour homme avec les équipages des vaisseaux du roi.

«Je m’étais informé de leurs coutumes, et j’avais appris qu’entre diverses manières de partage, dont la plupart étaient embarrassantes par leurs extrêmes divisions, la plus usitée était, comme je viens de le dire, d’homme pour homme. Une frégate, par exemple, de cent tirant, le double d’une de cinquante, et ainsi du reste à proportion. Je ne balançai pas dans le choix; et pour leur expliquer que je ne touchais point aux parts du roi, de monsieur l’amiral, ni des armateurs, desquelles je n’étais pas en droit de disposer, je spécifiai qu’ils partageraient homme pour homme avec les équipages des vaisseaux, c’est-à-dire à tout ce que nous étions de gens composant cet armement, il avait plu à Sa Majesté d’accorder qu’il nous reviendrait un dixième du premier million, et un trentième de tous les autres millions que nous pourrions acquérir; sur quoi, par mon écrit, je m’engageais de faire la part des flibustiers. Du Casse me dit que j’avais sans doute pris la meilleure et la plus facile manière, et qu’il me priait seulement de lui laisser un original de cet écrit et d’y comprendre la frégate le Pontchartrain, reste infortuné de l’armement de Renau, et commandé par de Mornay, lieutenant de vaisseau du roi, qui m’avait demandé de servir dans l’escadre, aux mêmes conditions que j’accorderais aux corsaires flibustiers, aussi bien qu’une frégate de Saint-Malo armée, moitié guerre et moitié marchandise, que du Casse désira aussi voir énoncée dans l’écrit que je lui laissai. Cet écrit mérite attention.»

Cet écrit sur lequel Pointis appelle l’attention, mais qu’avec une rouerie indigne d’un gentilhomme il a soin de ne pas citer, est conçu en termes qui justifient pleinement les prétentions émises, six mois plus tard, par les flibustiers soutenus par du Casse. Il donne tort à Pointis:

«Nous sommes convenus, y est-il dit, que les habitants, flibustiers, nègres et habitants de la côte Saint-Domingue qui se sont joints à l’armement dont Sa Majesté m’a confié le commandement, partageraient au provenu des prises qui seraient faites, homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux de Sa Majesté.