Pointis, cherchant à intimider le gouverneur de Boccachique, lui envoya un des deux cordeliers pour l’engager à rendre son fort. Sur sa réponse négative, le feu fut ouvert par les pièces des bâtiments et par la batterie de terre. Vers deux heures on vit deux bateaux espagnols, portant trois cents hommes, se diriger, vent arrière, vers la forteresse. Les flibustiers, en embuscade et abrités dans les bois, apercevant ces deux navires, se portèrent au pas de course vers le rivage, au risque de se faire écraser par l’artillerie du fort. Les bâtiments espagnols revinrent aussitôt à Carthagène. Du Casse, voyant ses flibustiers compromis, fit avancer deux barques et donna l’ordre à ces braves gens de s’y jeter. Mais, au lieu de lui obéir, ces hommes audacieux et indisciplinés se portèrent en désordre vers le fort de Boccachique, se logèrent sur le chemin couvert et commencèrent de la côte un tel feu qu’ils firent taire celui de la forteresse. Pointis, étonné de ce singulier combat, vint se plaindre à du Casse, qui l’engagea à laisser combattre les flibustiers à leur façon, ajoutant que bientôt peut-être Boccachique serait enlevé par eux. Pointis, fort brave de sa personne, se décida alors à leur porter secours, avec un bataillon de troupes régulières, à la tête duquel marchait du Casse; deux autres bataillons, commandés par du Buisson des Varennes, suivirent le premier. Les flibustiers demandèrent des échelles pour escalader l’escarpe. Le vicomte de Coëtlogon arriva bientôt, avec une compagnie du génie et des échelles. L’ennemi, voyant les flibustiers prêts à escalader le fort, arbora le drapeau parlementaire et demanda bon quartier. Le bon quartier fut accordé, à la condition que les armes des défenseurs seraient à l’instant jetées dans les fossés, ce qui fut exécuté.
Pendant le combat, du Casse avait été blessé d’une balle de mousquet à la cuisse et était resté néanmoins au feu, sans vouloir se retirer.
Pointis pénétra dans la place et en reçut les clefs des mains mêmes du gouverneur, don François Ximenès, qui les lui présenta en lui disant: Je vous remets les clefs de toutes les Indes espagnoles. Boccachique succomba donc dès le premier jour, grâce à l’heureuse témérité des flibustiers, qui eurent quarante tués et cinquante blessés. Défense fut faite à ces hardis mais indisciplinés volontaires de pénétrer dans le fort; Pointis prétendit que cette interdiction avait été la seule condition exigée par les Espagnols. Un détachement d’une centaine de soldats réguliers, sous les ordres de La Roche du Vigier, fut désigné pour y tenir garnison.
Le lendemain, 17 avril, les flibustiers s’emparèrent du couvent de Notre-Dame de la Poupe, et les vaisseaux français pénétrèrent dans la rade. Aussitôt qu’ils les aperçurent, les Espagnols mirent le feu à trois galions et à une pirogue, qu’ils coulèrent pour obstruer l’entrée de la passe du port.
Au fond de la rade et protégeant l’entrée du port, se trouvait le fort de Sainte-Croix. Le 18 avril au matin, Pointis donna l’ordre aux vaisseaux entrés dans le Lagon de canonner cette forteresse, tandis que lui-même l’attaquerait par terre. A la pointe du jour, il se mit en marche, et vers midi il se trouva à une demi-lieue du fort Sainte-Croix. Le vicomte de Coëtlogon, envoyé en reconnaissance, ne tarda pas à faire dire que le fort était évacué, les canons enlevés et les logements brûlés. Bien que Sainte-Croix fût une petite place fort tenable et dans une position avantageuse, le gouverneur de Carthagène n’avait pas voulu, en essayant de la défendre, courir le risque de se priver de sa garnison. Il avait donc rappelé cette garnison dans les murs de la ville.
Pointis, ayant rejoint Coëtlogon, résolut de profiter de l’occupation du fort Sainte-Croix pour reconnaître Carthagène. Il vit alors que la tranchée ne pouvait être ouverte que sur une langue de terre, étroite et basse, où l’on devait forcément trouver l’eau à peu de profondeur. Il fit sommer le gouverneur, qui répondit que la défense serait aussi vigoureuse que l’attaque.
Voyant qu’il était impossible de rien tenter de ce côté de la place, on résolut de passer l’eau et de faire l’attaque sur Hihimani (ville basse). Du Paty fut envoyé avec les nègres pour chercher un point de débarquement. Cet officier ayant rendu compte qu’il en avait trouvé deux, Pointis traversa avec les grenadiers et débarqua vis-à-vis le fort Saint-Lazare, où il rencontra Galiffet, qui, après l’occupation du couvent de Notre-Dame de la Poupe, s’était porté sur Saint-Lazare. Le surlendemain, ce fort fut abandonné par l’ennemi, au moment où la colonne d’assaut arrivait au pied de la contrescarpe.
Le jour suivant commença le siége régulier de Hihimani. Pendant que les troupes de Pointis creusaient les tranchées, élevaient des batteries, les flibustiers de du Casse faisaient des reconnaissances, poussaient des pointes, ravageaient le pays, ramenaient au camp français des prisonniers.
Les choses en étaient là, le canon français avait commencé à battre en brèche, lorsqu’un singulier épisode amena la reddition de la place.
Le 30 avril, vers dix heures du matin, du Casse se trouvait dans la tranchée avec le chevalier de Marolles. Un des nègres, natif de Carthagène, trouva plaisant de s’en aller, un drapeau parlementaire à la main, jusqu’à la brèche. Le feu cessa du côté de la place et on demanda à l’imprudent noir s’il était chargé d’une mission quelconque; il répondit qu’il venait pour avoir des nouvelles de ses parents, et que, s’il avait un conseil à donner à ses compatriotes, c’était de capituler, sans attendre l’enlèvement de vive force de la ville. Intrigué de ce qu’il voyait, du Casse approcha à son tour, accompagné de quelques personnes. L’officier espagnol qui commandait sur ce point, de son côté prévenu de l’incident, arriva et demanda une suspension d’armes de deux heures pour conférer avec le gouverneur. Du Casse fit répondre qu’il ne pouvait accorder qu’une demi-heure. Il avait profité de la longueur de ces pourparlers pour se livrer à un examen attentif de la brèche; il la trouva praticable, et, sans perdre une minute, il fut trouver Pointis et lui conseilla de faire donner immédiatement l’assaut. Cet avis fut adopté.