Les ordres furent expédiés en conséquence, et, à quatre heures de l’après-midi, Lévis-Mirepoix, Coëtlogon, Montrosier, Marolles, du Rollon, se mirent en marche à la tête des troupes régulières, du Casse suivant avec les flibustiers. Mais, tandis que les premiers faisaient de longs détours pour éviter différents obstacles, les seconds piquèrent droit devant eux et arrivèrent à la brèche avant les troupes régulières; du Casse planta le premier le drapeau français sur le rempart. L’ennemi, voyant le petit nombre des assaillants, résista d’abord avec vigueur. Heureusement, le chevalier de Lévis et quelques officiers arrivèrent avec les grenadiers. On put se rendre maître de la plate-forme au-dessus de la porte. Un combat des plus sanglants s’engagea entre les Français et les troupes espagnoles retranchées sous la voûte. On parvint néanmoins à les déloger. On passa presque tous les défenseurs au fil de l’épée. Seul, le gouverneur de Hihimani, qui, malade, s’était fait porter sur ce point, resta prisonnier.
Cette brusque et brillante attaque avait mis entre les mains des Français Hihimani ou la ville basse, qui n’est, à proprement parler, qu’un faubourg de Carthagène.
Dès le lendemain, 1er mai, des bouches à feu furent mises en position sur les remparts de Hihimani pour battre en brèche la ville, que les vaisseaux bombardaient par mer. Le 2 mai, le gouverneur, comte de Los Rios, fit arborer le pavillon parlementaire, battre la chamade et envoya plusieurs de ses officiers pour traiter avec Pointis. Celui-ci, fier du rapide succès de son entreprise, les reçut avec son orgueil ordinaire et faillit, par une morgue de mauvais goût de la part d’un vainqueur, compromettre le succès final de l’expédition. Il demanda qu’on rendît la ville à discrétion, qu’on livrât des otages, que l’on s’en remît à sa GRACIEUSE VOLONTÉ.
Les Espagnols ayant voulu parler de capitulation, Pointis leur répondit insolemment qu’un conquérant ne signait pas de capitulation. Les officiers ennemis retournèrent alors à Carthagène, sans que rien eût été conclu. Ils venaient de partir lorsque la nouvelle parvint au camp français que onze mille hommes étaient en marche pour secourir Carthagène. Du Casse fut placé avec un fort détachement sur la route par laquelle ce corps ennemi devait arriver. Ce corps était en marche, en effet; mais, apprenant la chute de Hihimani, il ne poussa pas jusqu’à la place assiégée; néanmoins cette alerte eut pour effet de rendre Pointis plus traitable, et le 3 mai il signa avec le gouverneur de la ville une capitulation portant que «les assiégés auraient les honneurs de la guerre; que les trésors seraient remis au général de Pointis avec pièces à l’appui; que les marchands et commerçants verseraient aussi l’argent et les effets en leur possession; que les habitants seraient tenus de déclarer l’or, l’argent, les pierreries qu’ils avaient, sous peine de confiscation entière; qu’on leur en laisserait la moitié; qu’on ne toucherait ni aux églises ni aux convents; que chacun serait libre de se retirer où bon lui plairait; que ceux qui resteraient ne seraient point inquiétés.»
La capitulation signée, la garnison espagnole sortit avec les honneurs de la guerre, et les Français firent leur entrée dans la ville. Le premier acte de Pointis fut de déclarer publiquement que ceux qui apporteraient de bonne volonté leur argent et leurs valeurs en conserveraient le dixième, mais que ce dixième serait donné aux dénonciateurs de ceux qui n’apporteraient pas le leur. Il réunit ensuite les supérieurs des couvents et des maisons religieuses, et leur déclara qu’ils devaient apporter leur argent, ajoutant que l’immunité accordée par la capitulation ne concernait que les valeurs non monétaires. Pendant les quelques jours qui suivirent cette déclaration, le vainqueur ne pouvait suffire à recevoir et compter les richesses qui arrivaient de toutes parts. Elles furent immenses, mais il serait impossible d’en fixer le chiffre d’une manière à peu près certaine, en présence du désaccord survenu à ce sujet entre les principaux intéressés. Pointis déclara un butin de neuf millions de francs; du Casse affirma qu’il se montait à neuf millions d’écus, sans compter les marchandises de prix, le tout devant s’élever, d’après lui, à une trentaine de millions. D’autres intéressés ont été jusqu’à parler de plus de quarante millions; mais ce dernier chiffre, croyons-nous, est exagéré.
Quoi qu’il en soit, Pointis dissimula, le plus qu’il le put, les richesses prises à Carthagène, soit qu’il voulût, comme certains contemporains n’ont pas craint de l’en accuser, en détourner une grosse part à son profit personnel, soit qu’il voulût simplement grossir celle des armateurs dont il était le représentant naturel. Toujours est-il que, dès lors, il avait l’intention bien arrêtée et indigne d’un homme d’honneur de ne pas tenir la parole donnée aux flibustiers.
Afin d’atteindre ce but déloyal, il jugea nécessaire de les éloigner de Carthagène. Il fit courir le bruit qu’un corps d’environ dix mille Indiens approchait pour combattre les Français, et il prescrivit aux flibustiers de se porter à la rencontre de l’ennemi. Pendant leur absence, et tandis qu’ils donnaient la chasse à un adversaire imaginaire, Pointis faisait opérer la rentrée de tout le butin. Lorsque les flibustiers revinrent, n’ayant rencontré aucun ennemi, ils furent avisés, par un ordre du commandant supérieur, que les recherches faites dans Carthagène avaient produit peu de richesses. Puis, on leur interdit l’entrée de la ville, dans la crainte, prétextait-on, que leur présence redoutée ne déterminât quelque soulèvement. Furieux de ce manége, les flibustiers, qui avaient si brillamment concouru au succès de l’expédition, prétendirent pénétrer dans Carthagène, mais ils trouvèrent les portes fermées et gardées, ainsi que les remparts, par les troupes régulières qui leur en interdirent l’entrée. Peu s’en fallut que sur l’heure Carthagène ne devînt le théâtre d’une lutte entre les vainqueurs. Toutefois, Pointis ayant envoyé aux flibustiers un officier pour les assurer qu’il ne prétendait pas leur interdire l’entrée de la ville d’une manière absolue, mais simplement les empêcher d’y venir tous à la fois, de peur d’effrayer la population, ils se calmèrent, et, aussitôt que le recensement total de l’or, de l’argent, des pierreries fut terminé, ils furent autorisés à pénétrer dans Carthagène. Il est juste de reconnaître qu’une fois qu’ils y eurent été admis, ils s’y conduisirent avec peu de modération et donnèrent lieu chaque jour, par leur violence, aux plus sanglants reproches.
Après la prise de Carthagène, du Casse avait été nommé gouverneur de la place. Il crut de son devoir d’exiger qu’on lui rendît un compte exact de tout le butin. Tel ne fut pas l’avis de Pointis, qui lui fit une querelle à propos de permissions accordées ou refusées. Du Casse se retira à Hihimani, déclarant ne plus vouloir se mêler de rien. Toutefois voyant la mortalité qui sévissait parmi ses hommes, flibustiers et gens de la côte, tant à cause de l’air pestilentiel des marais où ils étaient relégués, que par suite du défaut de vivres, quoiqu’on se fût engagé formellement à leur fournir les rations nécessaires, du Casse fit redemander à Pointis les hommes qu’il avait tirés de Saint-Domingue, le rendant responsable, en cas de refus, du tort qu’occasionnerait à la colonie une plus longue privation de toutes ses forces.
Le commandant supérieur, assez satisfait au fond de cette demande qui le débarrassait d’un incommode et gênant témoin de sa conduite, répondit qu’il donnait volontiers son acquiescement, pourvu qu’on lui laissât le quart des flibustiers et une partie des nègres.
Cependant du Casse ne voulait point quitter Carthagène avant d’avoir obtenu satisfaction pour les siens dans la distribution de la part qui leur revenait sur les prises faites. Voyant la mauvaise volonté de Pointis, il craignit que ses gens ne fussent frustrés dans leurs intérêts, et que, déçus de leurs espérances, ils ne fissent retomber sur la colonie de Saint-Domingue le poids de leur colère.