Il essaya donc une tentative auprès de Pointis. Ce dernier se conduisit à son égard de la façon la moins loyale. Profitant de ce que du Casse a pleine et entière confiance en ses promesses, il fait mettre le butin dans des caisses, qu’il ordonne d’embarquer en cachette sur les vaisseaux du roi, sans avoir procédé à aucun partage. Cela exécuté, il prend la résolution de démanteler Carthagène et de s’embarquer pour l’Europe.
En effet, le 25 mai, toutes les fortifications sautent. Immédiatement après, ordre est donné d’embarquer les troupes, Pointis lui-même s’apprête à mettre à la voile. Les flibustiers et les gens de Saint-Domingue refusent alors de quitter la terre avant qu’on leur ait compté ce qui leur est dû; du Casse les assure qu’ils vont recevoir leurs parts, et il écrit à Pointis de se presser, ou qu’il ne répond plus des excès auxquels pourra se porter une soldatesque justement irritée. Pointis répond que le commissaire du Thilleul (faisant fonctions de ce que nous appelons aujourd’hui intendant général d’armée) a l’ordre de dresser le compte, et qu’on l’expédiera incessamment. Trois jours après, le 28, ce compte arrive.
Le compte, établi par ordre du baron de Pointis, était en désaccord complet avec l’engagement pris par le général, au moment de l’embarquement. Il mettait les gens de la côte et les flibustiers à gages. C’étaient là une infamie et un vol fait aux hommes qui avaient le plus contribué au succès de l’expédition. Ce qu’il y a de curieux, c’est que Pointis lui-même reconnaît implicitement qu’il avait agi de mauvaise foi. En effet, dans la relation qu’il écrivit de la campagne on lit ce qui suit:
«La consternation de M. du Casse fut grande à la vue de ce compte, par lequel il vit que la part de ceux à la tête desquels il se mettait, allait à quarante mille écus. Il avait de bien plus hautes prétentions. Il se fondait sur l’écrit que je lui avais donné, où il était marqué que tout serait mis en quatre, dont il s’attendait que, lui et ses gens faisant le quart de l’armée, ils auraient deux millions. Mais quand on lui eut fait ouvrir les yeux, et montré que partager homme pour homme avec les équipages des vaisseaux du roi c’était partager ce qui appartenait auxdits équipages, homme pour homme avec eux, et non pas sur la part ni du roi ni des armateurs, et qu’on lui eut détaillé que cette part consistait dans le dixième du premier million et le trentième des autres, dont le quart lui revenait, il entra dans une telle fureur qu’il voulait passer en France directement, laissant là son gouvernement.»
Ces derniers mots renferment une nouvelle calomnie dirigée par Pointis contre du Casse. Le gouverneur de Saint-Domingue se contenta de faire dire à du Thilleul qu’il avait reçu le compte et irait en demander justice devant un tribunal où le baron de Pointis ne serait pas juge et partie. Puis, sûr que si ses soldats venaient à connaître le déni de justice qui leur était fait, ils se mettraient en révolte ouverte, et prévoyant que leur rébellion pourrait attirer d’effroyables malheurs, du Casse prévint le chevalier de Galiffet de l’état des choses, et lui ordonna de s’embarquer, ainsi que tout son monde, sans rien dire à qui que ce fût.
Pointis, mu par nous ne savons quel mobile, demeuré inexpliqué jusqu’à nos jours et inexplicable pour tout homme de sens, sachant le secret gardé par du Casse, manda à celui-ci qu’il en était surpris, et, ayant réuni les capitaines des navires flibustiers, leur apprit que le compte avait été dressé et qu’il était entre les mains de du Casse. Ils se rendirent auprès du gouverneur de Saint-Domingue et le lui demandèrent. L’ayant reçu de ses mains, ils le lurent et se retirèrent sans prononcer une parole.
Ce que du Casse avait prévu ne tarda pas à se réaliser. Les capitaines ayant montré à leurs gens ce qu’ils venaient de recevoir, il fut délibéré entre eux qu’ils prendraient à l’abordage le Sceptre, vaisseau de Pointis, et qui était assez éloigné des autres navires pour n’en pouvoir être secouru à temps. Au moment de passer de la parole à l’action, la crainte de du Casse les fit hésiter, et l’un d’entre eux ayant dit: «Nous avons tort de nous en prendre à ce chien, il n’emporte rien du nôtre, il a laissé notre part à Carthagène, c’est là qu’il la faut aller chercher,» tous adhérèrent à cette opinion.
Les bâtiments flibustiers font voile vers la ville. Les hommes jurent de ne jamais retourner à Saint-Domingue. Du Casse, sans perdre un instant, envoie Galiffet à Pointis; mais ce dernier malade est hors d’état de rien écouter ni de prendre une détermination. Alors du Casse fait lire aux flibustiers l’ordre du jour suivant:
«Capitaines et flibustiers, songez-vous bien que vous manquez de respect au plus grand roi du monde, et que l’injustice que vous fait un de ses officiers, ne vous met pas en droit de sortir de l’obéissance? Faites réflexion que je porterai la peine de cette démarche et que vous livrez mon innocence sur l’échafaud. Je conviens qu’on nous fait une perfidie sans exemple, mais vous devez croire qu’après avoir acquis de la gloire aux armes du roi, sa justice écoutera vos plaintes et punira ceux qui auront violé sa foi. Je vous commande de vous retirer, sous peine de désobéissance et je vous promets d’aller porter vos raisons devant le roi.»
Cet ordre ne produit aucun effet; les flibustiers s’emparent de Carthagène, exigent de ses malheureux habitants cinq millions qui ne leur sont pas fournis. Ils accusent hautement Pointis de les avoir volés, et se livrent à mille violences, exactions, atrocités, pillent les maisons, les couvents, les églises. Au bout de quatre jours, ayant soutiré de la ville tout ce qu’ils en pouvaient espérer, ils s’embarquent avec les gens de la côte sur neuf bâtiments. Ayant partagé l’or et l’argent de Carthagène, les flibustiers prennent le large, se donnant rendez-vous à l’île Avache pour procéder également au partage des nègres et des marchandises pillées. A trente lieues en mer, ils sont atteints par une flotte ennemie qui, ayant appris les suites de l’expédition de Carthagène, les cherche, pour profiter de la dissension qui s’était mise dans les troupes de Pointis.