Il sera éternellement regrettable pour notre patrie, que l’opinion du comte de Toulouse n’ait pas prévalu. La suite des événements a démontré à quel point ce prince avait vu juste. En effet, à cette époque, le marquis de Villadarias assiégeait Gibraltar. Après la victoire de Velez-Malaga, il s’était rendu auprès du vainqueur pour lui demander un secours d’une dizaine de vaisseaux chargés de bloquer la ville par mer. Le prince lui donna trois mille hommes, cinquante pièces de siége, et détacha le baron de Pointis avec dix vaisseaux et quelques frégates.
Il venait à peine d’accorder ce secours que le ministre de la marine lui écrivit pour lui dire d’envoyer, sous le commandement de du Casse, plusieurs bâtiments pour aller croiser dans les mers d’Amérique.
Le grand-amiral répondit, étant à bord du Foudroyant, à la date du 15 septembre 1704, de la rade de Malaga:
«Je vous ai écrit, monsieur, le 8 de ce mois ce qui s’était fait jusqu’à ce jour-là et que j’attendais les réponses de M. de Villadarias pour prendre mon parti. Il est venu lui-même ici, et nous avons vu qu’il lui manquait bien des choses pour le siége de Gibraltar. Nous nous sommes trouvés en état de lui en donner la plus grande partie. Je vous envoie, pour en rendre compte au roi, la copie de son mémoire, par où vous verrez que moyennant les choses que nous lui fournissons, il espère avoir un bon succès dans son entreprise. Je vous envoie le résultat du conseil que j’ai tenu sur ce sujet, et la liste des vaisseaux, et ce que je lui laisse. J’ai donné le commandement de tout à M. de Pointis. Je reçus hier le courrier par où vous m’envoyez les instructions de M. du Casse. Je vous ai déjà mandé les raisons pour lesquelles je ne pourrai, en cette occasion, suivre les ordres du roi. Elles ont encore augmenté depuis, car ce que je laisse pour Gibraltar nous dégarnit au point de n’avoir presque plus de soldats, et fort peu d’officiers.»
L’Intrépide était complétement désemparé. Il lui était impossible d’appareiller. En outre, du Casse était à peine remis de la blessure qu’il avait reçue.
Il était donc indispensable qu’avant de faire de nouveau campagne, le vaisseau fût réparé.
Peu de jours après le départ de la lettre du comte de Toulouse, une de Pontchartrain parvint à ce dernier toujours à Malaga. Le ministre lui demandait de mettre en campagne une escadre, formée de divers bâtiments tous à peu de chose près dans le même état que l’Intrépide, et de donner le commandement de cette escadre à du Casse. Fatigué de cette insistance, le prince pria du Casse de lui adresser à ce sujet une note qu’il enverrait au ministre. La voici:
«Procès-verbal de l’impossibilité où était le vaisseau l’Intrépide de se rendre en Amérique.»
«Monseigneur l’amiral m’ayant fait savoir qu’il avait ordre du Roy de me détacher avec mon vaisseau et les autres qui se trouveraient en état de faire la campagne de l’Amérique: Mon vaisseau est dans l’impossibilité d’aller en mer, par le devis que je viens d’envoyer à son altesse, non plus que les autres de l’armée, par l’état de leurs incommodités qui m’a esté apporté par M. de Chapiseau, major de l’armée. Ainsi je supplie très-humblement monseigneur l’amiral de représenter à Sa Majesté l’impossibilité d’exécuter ses ordres. 27 septembre 1707. Signé: du Casse.»
L’armée navale de France ne tarda pas à revenir à Toulon. L’amiral du Casse arriva dans cette ville, encore mal guéri de sa blessure. Sa jambe, qui avait été traversée par une balle, le faisait souffrir. Il ne voulut donc pas s’exposer à faire le voyage de Paris. On était en plein hiver, la température douce et tiède du Midi convenait mieux à sa santé que celle de la capitale. Il resta à Toulon.