Sur ces entrefaites un fâcheux événement vint modifier la situation.

Une armée navale de trente-cinq vaisseaux de guerre, escortant une flotte qui portait des secours aux Anglais assiégés dans la ville de Gibraltar, entra dans la baie du même nom. Un brouillard épais la déroba à la vue du baron de Pointis qui s’y trouvait avec cinq vaisseaux.

Attaqué à l’improviste, surpris par suite du brouillard qui avait favorisé l’entrée de l’escadre ennemie, il fit, malgré la disproportion de ses forces, la plus héroïque défense. Il combattit cinq heures. Deux de ses vaisseaux furent pris, ils étaient criblés; deux autres échouèrent, et Pointis, prêt à être enlevé, brûla celui qu’il montait, pour ne pas le rendre.

Or ces cinq malheureux bâtiments étaient ceux précisément qui devaient, avec deux autres, composer l’escadre que du Casse avait mission de conduire en Amérique.

Tout se trouvait donc remis en question.

Le 5 avril 1705, on fut informé à Versailles du désastre de Gibraltar. Le 8, Pontchartrain écrivit à du Casse:

«J’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite le 24 du mois passé. Vous ne saviez point encore la malheureuse aventure arrivée à M. de Pointis et par conséquent le dérangement de l’escadre que vous deviez mener à l’Amérique. Cette situation a obligé le roi à prendre le parti de proposer le retardement du départ des galions et de la flotte, jusqu’au mois de septembre dans lequel, comme les ennemis se seront apparemment retirés, elle enverra six vaisseaux frais à Cadix, pour vous mettre en état de faire ce voyage avec plus de diligence et moins de risque. Cependant, son intention est que vous y restiez, comptant que la confiance que les Espagnols ont en vous, et votre exemple, ne contribueront pas peu au maintien des esprits dans une bonne disposition et à la défense de la place.»

Sous le règne de Louis XIV, on ne mettait pas un sot entêtement à rendre irrévocable une décision. Parfois on la modifiait en raison de l’avis des hommes compétents. Or, le jour même où cette lettre partait du ministère de la marine, une autre était adressée au célèbre vice-amiral marquis de Langeron. On lit dans cette dernière:

«Vous me ferez plaisir de m’informer de ce que vous avez pensé sur le voyage de M. du Casse aux Indes. Je fais assez cas de vos avis pour ne pas refuser que vous me les communiquiez. Ce voyage est entièrement dérangé à présent, et le roi a résolu de le remettre au mois de septembre.»

La veille du jour où Pointis avait été attaqué, huit des vaisseaux de son escadre avaient eu leurs câbles rompus par un coup de vent qui les avait poussés jusqu’à Malaga. Ils portaient à leur bord divers objets appartenant à du Casse et toute sa maison. Pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi, ils revinrent à Toulon, sous le commandement du chevalier de la Roche-Allart.