«Ainsi, Monseigneur, la demande que le roi d’Espagne aura faite au roi de ces quatre vaisseaux devient aussi inutile que le projet du Conseil des Indes.»

«Si Sa Majesté catholique m’ordonne de faire apprêter le Content et le Rubis, pour porter M. le marquis de Castel dos Rios et quelques gouverneurs, son ordre sera exécuté diligemment; mais je serai fort trompé, si le Conseil des Indes ne traverse cette nécessité, par la raison que c’est sortir de l’ordre et de l’usage ancien et des lois des Indes. C’est là le fondement de leur prétexte et mauvaise volonté. Il y a longtemps que je connais qu’ils exposeraient les Indes à tomber entre les mains des ennemis, plutôt que de recourir aux remèdes qu’y peuvent apporter les Français. Ils ne sont pas assez instruits pour cacher leur jeu avec adresse.»


On voit que, dans cette lettre, du Casse n’épargne pas les railleries les plus amères, mais aussi les plus justes et les mieux fondées à l’administration du Conseil des Indes. Il lance ses sarcasmes sans aucune préoccupation personnelle des colères qu’ils pourront amonceler sur sa tête. De nos jours, signaler de la sorte les abus ou les travers d’une haute administration pourrait attirer à leur imprudent critique les sévérités gouvernementales; mais, sous le règne du grand roi, indiquer la source du mal et les moyens d’y apporter le remède n’était pas crime, c’était vertu. Aussi les critiques et les observations de du Casse, bien loin d’être désagréables à Louis XIV et à son ministre, eurent leur entière approbation. A cette époque, la société de l’admiration mutuelle n’existait pas encore, comme aujourd’hui, où elle règne en souveraine dans les régions administratives.

Le Conseil des Indes continuait à envoyer des ordres d’embarquement; il manda à l’un des principaux officiers espagnols d’enjoindre à du Casse d’escorter les bâtiments. Celui-ci refusa net et informa le jour même Pontchartrain de sa conduite.

Le Conseil des Indes, voyant ses efforts se briser contre la fermeté inébranlable de du Casse, tenta d’user d’un subterfuge, et lui fit ordonner de mettre ses vaisseaux à la mer de par le roi. Ici se montra toute la finesse de l’amiral. Il répondit par des protestations de dévouement à Sa Majesté, d’aveugle obéissance à exécuter tout ce qu’elle lui prescrirait et demanda un ordre signé de la main même de Philippe V. On ne put le lui produire, et il déclara avec beaucoup de dignité qu’officier général français, mis par son gouvernement à la disposition du roi d’Espagne, il ne pouvait agir qu’en vertu d’ordres émanant directement de ce prince. Le 17 mai il rendit compte de sa conduite à Pontchartrain par les deux lettres suivantes:

«M. de Navarette m’ayant représenté ce matin les ordres pressants qu’il a de Sa Majesté catholique de faire sortir les galions et la flotte et de demander à l’officier français qui commande les navires du roi qui sont ou seront dans cette baie de Cadix, de les escorter hors des dangers des caps ou jusques aux Canaries, je lui ai répondu que j’avais un ordre exprès de réserver quatre vaisseaux qui se trouvent présentement dans la rade pour la défense du Pontal et de Cadix, et de ne les aventurer à aucun risque, sous aucun prétexte que ce soit, mais d’en détacher deux qui seront désignés, savoir le Rubis et le Content, pour porter M. le marquis de Castel dos Rios et des gouverneurs qui en doivent remplacer d’autres aux Indes, au cas que Sa Majesté catholique me l’ordonnât ainsi.

«Le roi mon maître juge qu’il ne convient nullement que les galions et la flotte ne sortent qu’à la fin de septembre, auquel temps Sa Majesté donnerait une escorte convenable, étant plus naturel de réserver toutes les forces pour la défense de cette ville et du Pontal et d’éviter les risques évidents que ces vaisseaux ne tombent entre les mains des ennemis, soit en sortant ou à l’atterrage des Indes, sur quoi Sa Majesté catholique aura la bonté de régler ses ordres.

«Cadix, 14 mai 1705.»

«Monseigneur, je n’ai pas reçu de vos lettres depuis le 15 du mois passé, ni de M. le duc de Gramont depuis longtemps.