«Il arrive incessamment des courriers de la part du Conseil des Indes pour le départ des galions et de la flotte que l’on a fait sortir du Pontal, pour les mettre en rade; et l’on m’a assuré que les ordres étaient si précis et si positifs que, chargés ou non chargés, ils sortissent toujours et s’en allassent aux Indes.
«Comme Sa Majesté catholique ni personne de sa part ne m’a donné signe de vie, j’écoute ce que l’on veut me dire sans chercher d’en rien savoir. Ces commandants n’ont nullement manqué de politesse et de bienséance sur cela.
«M. de Navarette m’étant venu trouver, il y a trois jours, pour me dire qu’il y avait un ordre du roi catholique, pour me demander les quatre vaisseaux du Roi, pour escorter les galions et la flotte hors des caps, ou plutôt savoir si j’étais dans cette disposition, je prends la liberté, Monseigneur, de vous envoyer la réponse que je lui ai faite, et je dois vous dire, de plus, que je dis verbalement au dit sieur de Navarette qu’il ne m’était jamais possible d’obéir aux ordres d’aucun conseil d’Espagne, que je distinguerais toujours d’avec ceux de Sa Majesté catholique, en ce que, lorsqu’il ferait l’honneur à quelque officier de lui en donner, il signerait de son nom de Philippe, et les conseils, de l’estampille: yo el Rey. J’ai cru devoir le dire dans cette occasion-ci, afin d’apprendre à MM. du Conseil des Indes que les officiers du Roi se conduiront toujours en connaissance de cause.
«Tout leur grand empressement pour la sortie de ces vaisseaux a été fondé sur une vaine espérance que le roi n’aurait pas le temps de faire ses réflexions sur les inconvénients et les accidents qui pourraient arriver à cette flotte. Depuis qu’ils ont su que M. le duc de Gramont avait fait de nouvelles représentations, ils témoignent plus d ardeur pour rendre ses réflexions inutiles; mais les marchands, plus sages, ne se sont pas mis en devoir de charger. Ils viennent à moi souvent me consulter, ou plutôt apprendre si je n’ai point de nouvelles sur ce départ. Je ne me suis jamais ingéré de les y induire ni de les en détourner.
«Si le hasard ne se mêle pas de s’opposer à cette sortie, le Conseil voulant soutenir la gageure, il ne dépendra pas d’eux de les envoyer dans quinze ou vingt jours; mais peut-être mettront-ils de l’eau dans leur vin, et voyant que n’y ayant pas assez de marchandises pour rapporter assez d’argent, les frais, bien loin de procurer au roi quelque avantage, absorberaient plus que le produit qu’il en retirerait. Le consulat a fait différentes représentations, et toutes inutiles.»
Cette tentative infructueuse eut pour résultat de rendre le Conseil des Indes plus circonspect et de laisser à du Casse le loisir de donner ses soins à la défense de Cadix, ainsi qu’on le voit par sa lettre à Pontchartrain du 31 mai:
«Il ne s’agit plus des Indes pour le présent; c’est d’une plus grande œuvre. Cadix se munit insensiblement de vivres et de munitions. Il y a, je crois, quatorze ou quinze régiments qui peuvent composer mille hommes bons, médiocres et défectueux, couverts de haillons ou tout nus. Il y a des officiers pour composer un camp volant, dont cent un n’ont pas servi, à ce que tout le monde me dit.
«Il arriva hier un régiment de cavalerie. M. le marquis de Valdecania me dit qu’il attend le régiment de Grenade.
«M. le comte de Fernand-Nunez, à qui sa charge donne le droit de commander dans le port, est allé à Chères pour peu de jours. A son retour, nous devons tenir un conseil d’officiers espagnols et français, afin de déterminer tout ce qui se peut faire, et que chacun se mette en devoir de remplir tout ce dont il sera chargé. Mais que peut-on faire? Ces gens-là n’ont pas un écu, et rien ne se remue ici qu’à force d’argent. Vous jugez bien, Monseigneur, que j’en donnerai plutôt du mien, si les équipages des vaisseaux ne suffisent point.
«Un Espagnol, arrivé hier de Gibraltar d’où il s’est sauvé, rapporte qu’il y a quatre mille hommes dans la place, et que les barques catalanes et de la côte de Valence y apportent continuellement des vivres, et apparemment les nouvelles de tout ce qui se passe en Espagne. C’est M. le marquis de Valdecania qui a eu la bonté de me le dire. Je le priai très-instamment d’écrire à M. Chacon, capitaine général de la côte de Grenade, d’armer des tartanes et des barques pour donner la chasse aux Catalans et aux Valenciens. Ils ne se défieront pas de ces sortes de bâtiments dans la nouveauté, et l’on n’en aurait pas pendu une douzaine qu’ils ne trouveraient plus de serviteurs à si bon marché.