«J’écris à M. Amelot et lui envoie un mémoire instructif de la conduite à tenir, de la convenance et de l’utilité qui en résultera. Je ne pourrais faire autre chose sans qu’on présumât que je voulais faire l’homme utile et mendier quelque grâce. J’aurais passé moi-même à Madrid pour donner une forme à tous les ordres qui conviennent et l’intelligence de mes pensées, répondre aux objections que formera le Conseil, et faire voir à M. Amelot l’inutilité des ordres qui ont été donnés, lorsque j’étais destiné à faire ce voyage.
«J’ai déjà pris la liberté, Monseigneur, de faire en sorte de me dispenser d’aller aux Indes. Je vous demande la même grâce, mais je ne veux point que cela vous coûte la moindre discussion avec le Roi; j’aime mieux mourir, et qu’il soit persuadé de mon zèle, que vivre, et que Sa Majesté eût le moindre doute sur ma bonne volonté. Ainsi ma confiance ne met pas en doute que vous aurez la bonté de faire pour moi ce qui conviendra, et moi je remplirai tous les devoirs. Si je suis dispensé du voyage, je m’offre de rester jusques au départ.
«J’ai pensé vous envoyer M. le baron de Lort pour m’amener les vaisseaux que vous me destinerez, si je ne suis pas dispensé du voyage; et en même temps je voulais vous supplier de lui accorder le commandement d’un vaisseau. Je puis vous assurer que vous ne le mettrez en mains de personne plus digne, et, outre ses bonnes qualités par rapport au service, il a l’esprit fait pour les Espagnols. J’espère de vos bontés que vous voudrez bien le lui accorder. Vous pouvez, en sa place, me donner M. le chevalier d’Amon, et j’aurai M. de Val. Vous aurez la bonté de vous souvenir que vous aviez nommé M. du Quesne, soit que j’y aille ou que je n’y aille point. Vous ne pouvez rien trouver de meilleur, et comme il faut quelque frégate, si vous la destinez de Toulon, elle me portera mes meubles et des provisions. Je vous avais prié, lorsque j’ai cru de partir, de m’accorder M. de la Salle Saint-Cricq; je prends la liberté de vous renouveler cette prière.»
Le comte de Toulouse appareillait à Toulon pour venir croiser dans la Méditerranée. Du Casse, qui le savait, écrivit, le 10 août, tout ce qui était venu à sa connaissance sur les agissements de l’armée navale ennemie, priant Pontchartrain de faire parvenir au jeune prince sa lettre, fort importante pour lui.
Du Casse était contraint d’employer les plus grands ménagements pour obtenir des Espagnols la permission de leur être utile. Leur orgueil, leur susceptibilité pointilleuse rendait la tâche délicate. On pourrait dire des hommes de cette nation ce qu’en langage hippique on dit souvent des chevaux de race: Ils sont sur l’œil.
Cette manière d’être fut toujours un sujet d’étonnement pour les officiers français qui se trouvaient avec du Casse. Ils étaient à cette époque ce qu’ils sont encore de nos jours, confiants, trop confiants même, et rien ne pouvait les surprendre autant que la défiance de leurs alliés. Le commandant d’Aire se fait l’écho de cet étonnement dans la lettre suivante, adressée à Pontchartrain le 11 août 1705:
«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire du 14 juillet. Il n’est plus question de vous redire, Monseigneur, toutes les peines qu’on a eues de porter les Espagnols à consentir qu’on les gardât. Cette nation est si opposée à la nôtre, et si différente de toutes manières, qu’il n’a pas fallu moins que M. du Casse pour en venir à bout, ce qu’il m’a été facile sous les ordres d’un aussi bon général. A bord du Constant, rade de Cadix.»
Quelques jours après, comme il n’y avait plus à craindre l’armée navale des alliés, retenue sur les côtes de Catalogne par le siége de Barcelone, du Casse envoya d’Aire faire la course; il voulait qu’on profitât de l’éloignement des vaisseaux ennemis pour ramener à Cadix les marchandises, ainsi que les objets déchargés et transportés à Séville; son espoir étant que l’on pourrait charger et faire partir flotte et galions.
Le Conseil des Indes ne prenant aucune décision, du Casse, le 30 août, écrivit à Pontchartrain pour insister sur la nécessité d’adopter promptement un parti.
Le départ des galions et de la flotte fut enfin décidé, et le 4 septembre du Casse reçut de Pontchartrain l’invitation de se rendre à Madrid, pour conférer avec l’ambassadeur de France, le marquis Amelot[6], au sujet de cette entreprise que Louis XIV jugeait assez importante pour adjoindre aux navires espagnols plusieurs vaisseaux de guerre, et ordonner à du Casse de prendre le commandement de l’escadre. L’amiral quitta Cadix le 6 septembre 1705 et arriva à Madrid le 14; il se rendit immédiatement près du marquis Amelot, et le soir fut admis à l’audience du Roi; le lendemain 16 il écrit à Pontchartrain: