«J’ai reçu à Cadix les deux lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire des 10 et 19 d’août, la dernière par le courrier que je vous avais dépêché. Il arriva le 4, à onze heures du soir. J’en suis parti le 6 pour me rendre ici, ayant passé par Séville pour y conférer avec messieurs du consulat, au sujet de l’expédition des deux navires pour Porto-Bello et la Vera-Cruz; sur quoi nous avons été facilement d’accord, d’où il fut dépêché dès l’instant un courrier pour Cadix, avec ordre qu’on les préparât et qu’ils fussent en état de partir dès qu’on enverrait les dépêches de Madrid. J’ai aussi laissé l’ordre au sieur de Terville de se mettre en état de partir aussi pour Lima. M. Amelot m’ayant mandé que le roi catholique approuvait fort ma pensée sur cet envoi et que j’en donnasse les ordres, je suis arrivé en cette ville le 14, au soir.

«Je me rendis dès l’instant au palais, n’ayant pas trouvé M. Amelot chez lui. J’y saluai S. M. C., et ensuite je me retirai, après avoir conversé un moment avec M. Amelot. L’accablement continuel où il est ne lui a pas permis que nous ayons encore travaillé ensemble, et, pour le soulager, j’ai passé, cette matinée, deux heures en conférence avec M. le duc d’Atrisco, président du Conseil des Indes, qui est tombé d’accord avec moi de toutes mes propositions, et je viens d’être informé que le Conseil avait donné ses consultes pour l’expédition des galions et de la flotte.

«Ainsi, Monseigneur, voilà le grand point déterminé. Je ferai dépêcher un courrier, dès que tout sera en règle pour ordonner à Séville qu’on renvoie les effets qui avaient été retirés des vaisseaux, et à Cadix qu’on se prépare, qu’on charge et qu’on fasse partir les aviso, si je puis en obtenir les dépêches. Il ne tiendra point à moi ni à mes sollicitations que tout se fasse en diligence.»

Après avoir ainsi longuement entretenu ce ministre de l’expédition projetée, du Casse consacre la seconde partie de sa lettre à venger l’honneur d’un de ses officiers, le baron de Lort de Sérignan[7], à qui était échu, après la blessure du chef d’escadre, le commandement de l’Intrépide, à la bataille de Vélez-Malaga. Dans la fin de la lettre qu’on va lire, le nom du marquis de Vilette n’est pas prononcé comme celui du calomniateur du baron Lort, mais c’est évidemment lui qui est en cause. En effet, le lieutenant général Vilette, blessé dans son orgueil de commandant en chef que les ennemis aient paru craindre davantage son chef d’escadre du Casse que lui-même, évite dans son rapport de faire l’éloge de l’équipage de l’Intrépide, affectant même d’en faire peu mention, tandis que, au dire de tous les contemporains, la conduite de du Casse et celle de ses officiers fut admirable. Voici du reste les termes chaleureux dans lesquels du Casse prend la défense du baron de Lort de Sérignan:

«Il m’est revenu, Monseigneur, qu’on vous a dit que, pendant le combat, après que M. Benet et moi furent blessés, le navire de M. de Vilette ayant pris feu à son derrière; il avait été contraint d’arriver, et que M. le baron de Lort avait aussi arrivé. J’avais bien ouï dire que le vaisseau de M. de Vilette était sorti de la ligne de la longueur du vaisseau seulement un instant, sans qu’il eût discontinué de tirer de ses trois batteries, mais jamais je n’ai entendu parler que l’Intrépide eût arrivé un pouce, et conserva toujours toutes ses voiles au plus près du vent. Je sais même que pour lors le vent cessa et que les vaisseaux n’étaient plus sensibles ’à leur gouvernail, ce qui le faisait abattre. M. de Vilette envoya son canot à l’Intrépide et aux autres navires de l’arrière pour dire qu’on tînt le vent. L’on dit à l’officier: Voyez, la barre est à venir au vent, mais le navire ne gouverne pas.

«Je ne voudrais pour rien au monde vous imposer la vérité, mais je serais indigne, si je ne vous faisais pas ce détail pour la justification de M. le baron de Lort, à qui je n’ai eu garde de parler de cette infamie. Je l’ai laissé à Cadix, au désespoir de l’indifférence que vous témoignez pour lui, et de ce que vous lui avez refusé la croix de Saint-Louis que vous avez donnée à tant d’autres qui ont moins de service que lui. Je n’ai pas resté que d’avoir ma part de sa mortification. Comment voudriez-vous qu’il eût servi avec moi en second, après avoir été en chef? J’ose vous dire qu’il ne mérite point ce traitement et que vous avez peu d’officiers de plus de zèle, de plus d’honneur et de plus de désintéressement, ce que je vous certifie en honneur. La marine ne finira jamais ce mauvais procédé. Je m’étonne que M. l’amiral n’ait pas été informé de cela. Il n’a pas pu voir la manœuvre du vaisseau: l’éloignement et la fumée étaient deux obstacles. Mais je sais que le lendemain il lui fit un fort bon accueil. Ce mauvais discours n’était pas encore forgé sans doute. Je vous prie, Monseigneur, de revenir de cette injuste prévention et de le mieux traiter; qu’en servant avec moi, nous n’ayons pas le déplaisir d’être mécontents l’un et l’autre, qui ne l’avons assurément pas mérité.

«Le sieur du Houx est à Toulon. Je vous prie de le nommer sur le vaisseau qui m’est destiné.»

«Je n’ai point le temps de vous écrire plus amplement, ayant été toute la journée occupé, et, quand je me suis retiré pour écrire, quatre grands d’Espagne me sont venus voir et m’ont tenu plus d’une demi-heure chacun.

«Les nouvelles de Barcelone du 9 portent que les ennemis n’avaient rien entrepris, qu’ils se retranchaient auprès de la mer et qu’il faisaient amas de fascines. Je serais fort trompé si, dans la saison qu’il est, ils pensaient à ouvrir la tranchée à une ville comme celle-là. L’on craint que les révoltés s’emparent de Lérida; mais qu’en feront-ils après? Les ennemis pensent trop juste sur les événements pour penser de vouloir l’occuper. Nous avons encore quinze jours pour être hors de doute sur leurs progrès. Jusqu’à présent, les augures ne leur sont point favorables.»

La cour de France était fort inquiète du sort de Barcelone, assiégée par les Autrichiens. Du Casse ne croyait pas que l’on pût enlever une place de cette force; aussi le 9 octobre 1705, lorsque déjà depuis quelques jours la ville était au pouvoir de l’ennemi, écrivait-il encore à Pontchartrain, qui, dans chacune de ses lettres, lui en demandait des nouvelles: